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Témoignage de Rochus Misch sur Rudolf Hess



recueilli à Berlin le 28 octobre 2006



Itv par Antoine Dauer et François Delpla

Berlin le 28 octobre 2006

Transcription par Andrea Weber et François Delpla

Introduction

Dans le cadre de la préparation du film de Daniel Costelle et Isabelle Clarke Eva Braun dans l’intimité du Führer (diffusé pour la première fois sur TF1 le 12 juin 2007), une équipe de tournage a passé une journée chez l’ancien garde du corps de Hitler, âgé alors de quatre-vingt-sept ans. Il avait mené, après dix ans de captivité en URSS, une vie discrète à Berlin en compagnie de son épouse, élue municipale socialiste dans l’équipe du bourgmestre de Berlin-Ouest, Willy Brandt, avant de voir les projecteurs se tourner vers lui après la sortie du film Der Untergang (en français : La Chute).

Son témoignage, recueilli dans plusieurs livres, a permis de préciser un certain nombre de points d’histoire, portant plus sur l’organisation du pouvoir nazi que sur des affaires précises. Il a cependant servi à conforter la thèse traditionnelle sur le vol de Rudolf Hess vers l’Ecosse (10 mai 1941), suivant laquelle cette escapade avait été pour Hitler une surprise totale. (le chapitre sur Hess de son livre en français, écrit par Nicolas Bourcier, est bien résumé ici)

La partie de l’interview consacrée à cette question montre certes que telle est la conviction du témoin, mais donne, à qui maîtrise les autres pièces du dossier, beaucoup de raisons de penser qu’il a été bien naïf.

Personnages :

*Rudolf Hess, présenté par le régime nazi comme son troisième personnage (après Hitler et Göring), avec le titre de "lieutenant (Stellvertreter) du Führer", en charge notamment du parti nazi et de ses relations avec l’étranger.

*Sepp Platzer, serviteur de Hess et ami de Rochus Misch surtout à partir de leur captivité commune.

* Otto Dietrich, chef du service de presse de Hitler.

* Heinz Lorenz (1913-1985), secrétaire en chef de ce service, assisté de

* Helmut Sündermann (1911-1972), qui fonda après la guerre les éditions Druffel, spécialisées dans les publications d’extrême droite.

*Hans Baur, pilote de Hitler, détenu lui aussi pendant dix ans en URSS.

*Karl-Heinz Pintsch et Alfred Leitgen, assistants (Adjutant en allemand) de Hess.

sigles : AD = Antoine Dauer ; RM = Rochus Misch

L’interview (extrait)

01:34:58:14 AD

Au Berghof quand Hitler allait au Berghof on appelait tous les gens pour qu’ils viennent aussi au Berghof ? Ou ça se passait comment ?

01:35:12:03 RM

Et bien ça dépend de ce dont il s’agit. L’Adjutant arrive et dit celui-là doit venir, Hitler va manger avec lui et il dit « Inviter tel ou telle personne à manger ». Ce n’était pas un problème pour nous d’inviter qui que se soit à manger. Nous avons fait le travail. Ça dépend de quoi il s’agit.

01:35:31:09 AD

Je veux dire au Berghof, quand...

01:35:35:19 RM

Oui au Berghof, ça se passait aussi comment ça avec Hess. C’est là que s’est formé le vol, l’idée du vol pour l’Angleterre. Je m’en souviens bien. Il y avait une dépêche, des nouvelles, ils en parlaient au repas du soir. Docteur Dietrich donne la dépêche à Hitler, il la lit et dit « Mais mon Dieu, qu’est-ce que je dois faire encore ?Je ne peux pas y aller et tomber à genoux ». Mais je ne sais pas ce que c’était comme dépêche. Je me souviens juste qu’à ce moment-là il y avait l’ambassadeur ***, on l’appelait le postier de Hitler. Il était au Portugal avec le comte Bernadotte et a rencontré les Anglais là-bas. Et que c’était en relation avec la dépêche « Mais mon dieu, qu’est-ce que je dois faire encore ? Je ne peux pas y aller et tomber à genoux » et qu’Hess était en face de lui s’est dit « Non, lui il ne le peut pas mais moi, si ». Et là Hess était tout seul avec son domestique. Tout le travail et la préparation avec Sepp Platzer. Et l’on se connaissait bien, c’est pour ça que je suis assez au courant de cette histoire. Comment ça s’est développé. Qu’Hess voulait d’abord deux livres d’histoire en anglais, et une chose et venue après l’autre. Cela a duré des mois, ce n’est pas une affaire vite faite. Mais ça a commencé quand Hitler à dit « Mais mon Dieu, qu’est-ce que je dois faire encore ? ».

01:37:18:07 AD

Quand Platzer vous a t-il raconté ça ?

01:37:23:03 RM

De temps en temps, quand Hess était là on a parlé un peu et bien sûr plus détaillé pendant la captivité.

01:37:30:15 AD

C’est-à-dire il vous a parlé du plan avant que Hess ait pris l’avion ? Ou seulement après ? Platzer vous a parlé de l’idée de Hess d’aller en avion en Angleterre avant qu’il y soit allé ?

01:37:50:08 RM

Hess a dit à Platzer « Le Führer ne peut pas le faire, mais moi, si ».

01:37:56:09 AD

Et Platzer vous a raconté ça avant qu’il soit parti ?

01:37:57:09 RM

Oui il m’a raconté ce qu’il devait organiser chez le Gauleiter en Autriche [Baldur von Schirach], il avait une cabane en rondins dans les montagnes et il lui demande s’il pouvait l’emprunter. Il devait organiser ça. Parce que Hess s’est préparé dans cette cabane en rondins pour le vol.

01:38:25:06 AD

Et vous pensez que Hitler était au courant ?

01:38:27:06 RM

Personne n’était au courant, même pas les Adjutante de Hess. Sepp Platzer a du tout organisé tout seul.

01:38:38:04 AD

C’est-à-dire il vous en parle après qu’Hess a pris l’avion ?

01:38:44:10

Oui oui, on en parlé longtemps, on se connaissait, et l’on a parlé de la façon dont ça c’est déroulé. Il m’a tout décrit.

01:38:56:22 FD

Est-ce que Hess est venu au Berghof avant son vol relativement souvent ? Est-ce que quelques jours précédant le vol il est venu au Berghof ?

01:39:14:05 AD

Est-ce que Rudolf Hess est venu au Berghof quelques fois avant son vol pour l’Angleterre ?

01:39:18:40 RM

Non je ne sais pas. La préparation s’est étendue sur plusieurs mois. Il fallait organiser les restrictions des terrains de vols des Anglais et des Allemands pour qu’il ne se fasse pas tirer dessus. Il y a des zones mortes. Et ça c’était une phrase « Les zones ont été transformées ». ABC, quand les Anglais ont B et les Allemands C alors il devait passer par le canal dans la zone morte chez les Anglais et c’était secret. C’est Platzer qui a organisé cela à travers le capitaine de l’aviation Baur. Le capitaine de Hitler, il a eu ces textes du ministère de l’aviation d’Hermann Göring. Cela changeait tous les jours. Et c’était si difficile à obtenir, jusqu’à ce que ils se soient mis d’accord, que Bauer puisse obtenir les textes pour son remplaçant, le capitaine d’aviation Betz, pour que s’il lui arrive quelque chose il ait la documentation. Les données météo ne passaient pas par Betz mais par Hess. Ça passait par Hess et lui il a tout découpé et collé au mur et il pouvait étudier cela de son lit. Quand les Allemands ont A et les Anglais B alors il devait passer par le canal, il a collé ça ensemble et l’a gardé en tête, car il n’y avait pas de navigateur avec lui, il devait faire le vol tout seul.

01:41:55:12 AD

Vous vouliez dire quelque chose Monsieur Misch.

01:42:03:19 RM

Et bien je parlais de l’affaire du vol d’Hess etc. de notre côté ce n’était pas par ordre de Hitler.

01:42:11:07 AD

Ce qui est étonnant, c’est qu’Hess obtient les plans de Baur par Platzer. Parce que Baur est assez proche, il a une relation relativement proche avec Hitler. Est-ce que Baur aurait dû raconter à Hitler qu’Hess obtenait ces plans par lui... ?

01:42:36:16 RM

Eh bien Hess il était tout le temps en l’air, il avait une interdiction de vol. Il est venu une fois au quartier général, Hitler le rencontre à cette occasion et lui dit « Hess mais qu’est-ce que vous voulez ici ? » Hess il n’avait pas de vraie occupation. Et là il a voulu cette autorisation d’être engagé comme coursier. Alors il a dit « Qu’est ce que c’est que cette histoire de coursier ? Dés maintenant vous avez une interdiction de vol et Göring aussi ». Mais personne s’en est soucié. Et comme il était tout le temps en l’air, c’était normal qu’il s’intéressât à ces plans secrets. À la protection des vols.

01:43:25:24 AD

Mais ces textes concernaient l’Angleterre ?

01:43:27:00 RM

Enfin, il se les est toujours laissé donner. Ça passait par Baur. C’est ce que Baur lui-même m’a raconté après, j’étais avec lui dans la même cellule et il m’a décrit aussi comment il a donné la deuxième édition à Hess et pas à Betz.

01:43:53:00 AD

Et qu’est-ce qu’il pensait de ça, Baur ? Il en a pensé quelque chose ?

01:43:55:00 RM

Et bien je ne sais pas. Peut-être il me l’a raconté, mais ça je l’ai oublié. Nous étions ensemble à la Loubianka à Moscou.

01:44:10:07 AD

Ca aurait dû lui sembler suspect , on ne peut pas penser que cela lui parût suspect, qu’Hess... ?

01:44:12:09 RM

On aurait pu dire beaucoup de choses, mais on ne l’a pas dit. Il devait obtenir les informations par quelqu’un. Pas seulement du service de presse du Reich, du Docteur Dietrich mais aussi en général. Il lisait le journal bien sûr, le journal suédois, le Schwensker Tageblatt et les Reuter Meldungen. Tout ça c’est Monsieur Lorenz et Monsieur Sündermann qui le faisaient.

01:44:52:14 AD

C’était qui Lorenz et Sündermann ?

01:44:56:14 RM

Eh bien la même chose que Lorenz simplement que Sündermann était le remplaçant direct de Dietrich, le chef de la presse Dietrich. Enfin, ça dépendait. Monsieur Lorenz était celui qui apportait à Hitler des nouvelles, des dépêches. Elles arrivaient jour et nuit. Et dans la nuit nous déposions les dépêches pour la nuit sur un tabouret devant la chambre à coucher de Hitler. Directement devant sa chambre à coucher dans son appartement.

01:45:38:21 AD

Et Hitler les a toujours lues ?

01:45:45:17 RM

Et bien il s’informait sur ce qui se passait dans le monde, pendant la nuit.

01:45:49:19 AD

Vous étiez là quand Hitler a appris que Hess était parti pour l’Angleterre ?

01:45:55:18 RM

Non... je ne sais pas.

01:45:57:22 AD

Hitler était au Berghof à ce moment-là, quand il a eu la nouvelle que Hess était en Angleterre.

01:46:06:15 RM

Oui nous étions au Berghof. J’y étais aussi au Berghof à ce moment-là.

01:46:10:21 AD

Comment ça s’est passé ?

01:46:15:21 RM

Et bien, Pintsch ou Leitgen, un des deux Adjutante ou les deux, est venu très tôt le matin et ils ont remis la lettre de Hess. Alors Hitler a été réveillé par son Adjutant serviteur et l’on a fait venir Bormann et puis je me souviens encore comme ils ont discuté, l’Adjutant de l’armée de l’air Von Below et l’Adjutant de l’armée [Engel]. Comment ils ont dit ? Que c’était une affaire en dehors de la Wehrmacht, que c’était une affaire de l’armée de l’air. Et celui de l’armée de l’air disait que c’était une affaire d’ordre général. Ils ont parlé de ça. Nous avons entendu ça un peu, mais je ne le sais pas tout à fait. Ensuite on a remis le message à Hitler et qu’est-ce qu’il a dit le chef ? « Comment il peut me faire ça cet homme ? Ce n’est pas possible ! » Et alors il était très agacé, ce n’était pas du théâtre qu’il jouait quand on lui remit la lettre.

01:47:36:12 AD

Et ensuite qu’est-ce qui s’est passé ? Comment était l’ambiance au Berghof ?

01:47:39:01 RM

En fait ça ne changeait pas grand-chose. Ça arrive, on se demande : comment le chef va-t-il réagir maintenant ? Pendant deux-trois jours, il n’est pas descendu. Tout le grand état-major de la Wehrmacht est arrivé, comme c’était la guerre, et il n’est pas descendu. Et donc ils sont retourné bredouilles à Berchtesgaden où était le logement de la Wehrmacht. Et seulement le troisième jour il est descendu. Ce n’était jamais arrivé qu’il ne se montre pas. Nous avons attendu. Non, le chef reste en haut. Il n’est jamais descendu. Le serviteur lui a apporté le repas, il a mangé avec Eva et il n’est pas descendu. Et seulement le troisième jour, il est venu pour la table ronde de midi quand le grand état-major de la Wehrmacht était là, là il est descendu. Mais là je n’étais pas présent et je ne sais pas de quoi ils ont parlé. Pour cela, il manque l’Adjutant.

01:49:02:30 AD

Mais quel était votre sentiment ?Aviez-vous le sentiment que Hitler était encore très en colère ?

01:49:08:17 RM

Oui il était très en colère. Et l’on se disait, il ne peut pas jouer si bien du théâtre. Il a vraiment été surpris. Le Platzer Sepp me l’a confirmé « Mais mon dieu qu’est-ce que je dois faire encore ? Je ne peux pas y aller moi et me mettre à genoux ». C’était tout au début de la guerre.

01:49:51:18 AD

Encore une question. Vous disiez tout à l’heure que Hess n’avait pas de vraie tâche ? Qu’est-ce que vous vouliez dire par là ?

01:49:57:12 RM

Non, il était le remplaçant du Führer en tant que président du parti, il n’avait pas de fonction de ministre. Seulement dans le parti.

01:50:10:13 AD

Et vous aviez le sentiment que cela ne l’accaparait pas beaucoup ?

01:50:16:09 RM

Ça ne lui allait pas, à Hess. Il se sentait comme sur une voie de garage comme on dit.

01:50:27:05 AD

Qu’est-ce qu’il aurait aimé faire, il aurait aimé quel type de poste ?

01:50:32:06 RM

Je ne sais pas. Quelque chose qui lui fût propre. Il a fait beaucoup avec Sepp Platzer, ils avaient beaucoup en commun, son serviteur et lui. Il était aussi Oberstabsführer comme moi. Et quand Hess était là pour manger... oui la plupart du temps pour manger. Je n’ai jamais vu Hess pour un vrai entretien militaire, pour ça il n’était jamais présent. En ce lieu, il se sentait si étranger. Il aurait pu participer aux entretiens militaires, que ce soit l’entretien principal pendant la journée ou la nuit Hess n’était jamais présent. Il a vraiment dit « Qu’est-ce que je peux faire ? » Il a piloté tous les jours avec son avion. Il est un pilote passionné.

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Commentaire

Misch est absolument convaincu que Hess s’est donné sa mission lui-même et l’a préparée seul, en ne mettant que son domestique Sepp Platzer dans la confidence. Cependant, comment le démontre-t-il ? Au moyen de deux arguments psychologiques :

-  il croit en l’honnêteté de Platzer, son ami, et ne soupçonne pas que lui-même ait pu être trompé par Hess.

-  il a observé des réactions stupéfaites, et d’autres courroucées, de Hitler à propos de ce vol, et tout en examinant l’hypothèse qu’il ait pu jouer la comédie, répond résolument que ce n’était pas le cas.

(On peut remarquer qu’il ne distingue pas spontanément ce que Platzer lui a raconté en URSS après la guerre (et qui a pu être influencé par toutes sortes d’informations recueillies après le 10 mai 1941) et le peu qu’il lui disait sur le moment : il ne fait cette distinction que sous l’influence de nos questions.)

Or ces deux arguments sont des plus fragiles :

-  Hess avait certes besoin de la complicité de Platzer sur le plan pratique, mais n’était nullement obligé de l’informer de ses rendez-vous avec Hitler et encore moins de la teneur de leurs conversations.

-  Hitler était un homme d’Etat des plus menteurs et des plus joueurs, et pour cette raison même il se contrôlait constamment, y compris aux yeux de son proche entourage. Or précisément ce trait de sa personnalité est celui qui, jusqu’à une époque récente, a le moins retenu l’attention et influencé les analyses. Misch, qui a vécu les événements sans trop y réfléchir mais s’est donné après guerre une certaine culture historique, est vis-à-vis des livres écrits sur Hitler dans une relation de dépendance mutuelle.

Il a d’autre part, vis-à-vis de son passé de SS discipliné et fort bien noté, une conscience apparemment tranquille (qui a fortement choqué notre camerawoman, une Berlinoise d’une quarantaine d’années). Il faisait, dit-il, "son travail" et rien de plus, ce travail centré sur la transmission des messages ne consistait pas à commettre des crimes, et il n’a rien su du reste. On peut estimer que cette disposition d’esprit ne l’incite guère à considérer son patron comme un monstre de duplicité, ni à prendre conscience des manipulations dont il a lui-même été la dupe.

le 17 novembre 2009



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