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Churchill et les Français, troisième édition, ch. 2
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mercredi 10 septembre 2008

Winston Churchill entre deux guerres

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AU LENDEMAIN de Munich, le gouvernement anglais subit l’assaut furieux d’une bonne partie du parlement - l’ensemble des travaillistes, la majorité des libéraux et une trentaine de députés conservateurs -, qui l’accuse de coupable faiblesse envers l’Allemagne nazie - sans pour autant définir de manière claire et unitaire ce qu’il eût fallu faire. En France, de semblables reproches sont faits au gouvernement, mais par le seul parti communiste - car les conservateurs qui trouvent aventureux le texte signé avec l’Allemagne ne se décident pas à mêler leurs suffrages à ceux de l’extrême gauche, mis à part Henri de Kérillis. Winston Churchill s’affirme comme le représentant anglais le plus en vue de l’opposition aux accords.

C’est un vieil homme - bientôt soixante-quatre ans - issu d’une des meilleures familles du Royaume. Il descend en ligne directe et par voie d’aînesse, jusqu’à la génération précédente, de John Churchill, à qui ses victoires contre Louis XIV valurent le titre de duc de Marlborough et, en France, une célébrité folklorique. Lui-même, écrivant la biographie de son père, se penchait avec une ironie mêlée de complaisance sur les efforts des généalogistes qui s’étaient efforcés d’apparenter le premier duc à Francis Drake, le vainqueur de l’Armada, et à Georges Villiers, le scandaleux duc de Buckingham. Son premier nom de Spencer, qu’il abrège toujours, est encore de plus haut parage1.

Il a le goût du pouvoir et le sens de la publicité. Entouré d’une cohorte de domestiques et de secrétaires dont beaucoup ont publié des souvenirs, il est, de tous les acteurs de cette histoire, le mieux connu sur le plan personnel. Sa vitalité s’enracine dans le domaine de Chartwell, à une cinquantaine de miles au sud-est de Londres, où, quand il n’est pas ministre et que les Communes ne siègent pas, il partage son temps suivant un ordonnancement rigoureux entre les travaux d’écriture politique et historique, la maçonnerie, la peinture de chevalet et la réception de personnalités2. Il s’y montre d’un caractère peu accommodant et ne s’embarrasse guère de convenances. Il passe immuablement la première moitié de la matinée sans aucun vêtement, qu’il soit ou non dans sa baignoire, puis la seconde en peignoir, et ne s’excuse pas lorsqu’une employée novice est mise en fuite dès le premier jour par son débraillé intégral. Mais ce n’est pas qu’il coure le cotillon. Il cultive la vie de famille, sans courtiser encore beaucoup son épouse, qui lui a donné quatre enfants. Il semble n’avoir alors que deux véritables amis, qui sont aussi des spécialistes fort utiles à ses desseins, Brendan Bracken dans l’ordre politique et Frederick Lindemann, dit « le professeur », pour ce qui est de la technique. Avec l’âge, il est donc devenu assez indifférent aux êtres et se laisse habiter tout entier par sa mission. Il est, en effet, passionné par le destin de la nation britannique et soucieux de maintenir sa grandeur. Impulsif, peu liant, comédien, obstiné : Winston a beaucoup de traits de caractère qu’on attribue ordinairement à l’enfant - et à l’enfant plutôt difficile. Son visage de gros bébé ajoute à cette analogie. En politique ce n’est pas un atout, et sa carrière en souffre.

Premières armes

Il s’est fait un nom dans les guerres coloniales autour de 1900 - un prénom plutôt car son père était déjà un homme politique de premier plan. Le public a surtout retenu son évasion des geôles sud-africaines pendant la guerre des Boers. Notons ce trait : Churchill est quelqu’un qui ne supporte pas d’être au pouvoir de l’ennemi. Lorsqu’il avait été pris il n’était pas militaire mais correspondant de guerre, ce qui ne l’avait pas empêché de participer au combat. Autres traits constants : il aime la guerre et, comme Clemenceau, ne la laisse pas aux seuls spécialistes. De ces exploits longuement racontés par lui-même, il n’a eu de cesse de tirer les dividendes électoraux. Député à vingt-cinq ans, ministre à trente-trois, formant avec Lloyd George un tandem remarqué de jeunes ambitieux, il a cru trouver dans la première guerre mondiale un rôle à sa mesure. Précisément, il va y montrer toutes les facettes de sa personnalité. Premier lord de l’Amirauté, il contribue à la bonne tenue du camp allié au début de la guerre mais, en 1915, il passe pour le principal responsable du désastre subi par les flottes et les armées anglo-françaises dans le détroit des Dardanelles et la presqu’île riveraine de Gallipoli. Il se voit contraint de quitter son poste, en mai, puis le ministère, en novembre.

Il faut s’arrêter un peu sur cet épisode, à coup sûr cuisant et d’autant plus formateur. À étudier le dossier des Dardanelles entre janvier et mai 1915, on ne voit pas que Churchill ait commis des erreurs d’ordre militaire ni péché par les défauts qu’aussitôt l’opinion lui attribue : brouillonnerie, refus d’écouter les experts, enthousiasme mal placé...

Cependant deux épisodes avaient préparé le terrain et restèrent, comme celui des Dardanelles, attachés à sa réputation comme d’indiscrètes casseroles : Tonypandy et Anvers.

Lors de son passage au ministère de l’Intérieur (1910-1911), il avait réprimé des manifestations ouvrières. Dans le village gallois de Tonypandy, en novembre 1910, le ministre passe pour avoir fait tirer la troupe sur des mineurs grévistes, ce qui est rigoureusement faux3... mais il le fit, en revanche, contre les dockers de Liverpool, en août 19114. Voilà qui ne simplifia pas ses rapports avec le parti travailliste, et éclipsa le rôle plus constructif qu’il venait de jouer au Board of Trade, son précédent poste, où sa politique réformatrice avait posé, en matière de salaire minimum et d’emploi, quelques pierres de l’État-Providence.

À Anvers, le 3 octobre 1914, il était venu en personne inspecter des défenses que menaçait l’avance allemande et s’était tellement passionné pour l’affaire qu’il avait aussitôt proposé au premier ministre Asquith de lui ôter son ministère pour le charger de la défense de la place, avec le grade de général ! La presse l’avait su, avait daubé, et dans ces conditions l’évacuation de la ville fut regardée comme son échec personnel, alors que son action l’avait probablement retardée5.

Aux Dardanelles, ni la décision de l’attaque, ni ses plans, ne lui étaient propres et les responsabilités de l’échec sont pour le moins diluées à moins qu’on ne les attribue au dirigeant suprême, Asquith, qui va survivre un an à son premier lord. L’opération a d’ailleurs failli, à diverses reprises, réussir, et ses conséquences auraient sans conteste été de grande portée. Une victoire aurait permis d’en finir avec l’immobilisme ruineux des tranchées, abrégé probablement la guerre et retardé à coup sûr la chute du tsar de Russie. L’échec, cette année-là, des offensives absurdes et mal menées d’Artois et de Champagne aurait pu, bien plus légitimement, ruiner la réputation du Français Joffre ou de l’Anglais Kitchener.

Mais précisément, il n’y a pas en ces affaires de légitimité. La renommée est injuste mais elle a ses lois, que Winston peu à peu va découvrir, pour aborder l’échéance de 1940 avec l’habileté d’un grand faiseur d’opinion. Tout d’abord, il faut se méfier des militaires. Le chef très estimé de la Royal Navy, l’amiral Fisher, avait approuvé l’action des Dardanelles avant de prendre ses distances devant les difficultés mais surtout sa démission, le 15 mai, rend intenable la position du ministre, et sans l’avoir publiquement critiqué, il donne à penser par ce geste qu’il le juge responsable des échecs, mieux que par un long réquisitoire.

Il faut se méfier des politiques : ni Asquith, ni Lloyd George n’ont été très solidaires du premier lord. Kitchener, ministre de la Guerre, a été peu coopérant. Mais surtout, au-delà de son cas personnel, Churchill a de quoi méditer sur la conduite de la guerre, sujet de réflexion et d’écriture qu’il partagera avec de Gaulle - mais non avec les quatre autres responsables français ici étudiés. L’échec des Dardanelles est en effet imputable à une particulière cacophonie des instances dirigeantes.

Voilà donc un jeune espoir qui ne semble pas tenir ses promesses. Ne voulant pas rester inactif ni occuper une fonction ministérielle sans rapport direct avec la guerre, il revêt un uniforme de commandant et va passer six mois sur le front de la Somme. Mais dès son entrée au gouvernement il a pris l’habitude, qui ne le quittera plus, de bombarder les ministres de notes sur ce qu’ils devraient faire. Il se passionne pour la technique, et contribue à la mise au point du char d’assaut - ainsi qu’à mille inventions sans lendemain.

Une carrière en demi-teinte

Dès 1916 il reprend sa carrière politique et, au cours des années vingt, semble se rapprocher du poste de premier ministre. Mais il ruine lui-même ses efforts en 1931 : il s’oppose à toute évolution du statut de l’Inde, alors que le parti conservateur se résigne à envisager des élections qui donneront un pouvoir local important au parti du Congrès. Il n’accroît pas sa popularité lorsqu’il traite Gandhi de « fakir à demi-nu ». Cette obstination va le plonger dans un isolement politique dont il aura le plus grand mal à sortir.

On sait que la première guerre mondiale n’a pas seulement stimulé le mouvement d’émancipation des colonies mais aussi celui des femmes et qu’à cet égard l’Angleterre ne se tient pas trop mal, en leur reconnaissant dès 1918 la qualité de citoyennes. Sur ce chapitre, Winston ne montre aucune précipitation. S’il admet quelques femmes dans le cercle fermé des grands hommes, par exemple Jeanne d’Arc ou la reine Elisabeth, il se prononce fermement contre l’émancipation de la masse, au point de subir en 1919 une de ses rares défaites dans un duel parlementaire, face à Nancy Astor, première élue qui siège aux Communes. Il abdique sa dignité ministérielle pour lui lancer :

Je trouve l’intrusion d’une femme dans cette chambre des Communes aussi embarrassante que si elle surgissait dans ma salle de bain et que ma seule défense soit une éponge !

Et il s’entend répliquer, comme de juste, qu’il n’est pas assez beau pour courir un danger de cette sorte6. Il sera en terrain plus ferme dans les années trente, lorsqu’il stigmatisera l’admiration pour Hitler de cette épouse d’un magnat de la presse d’appeasement.

Conservateur en matière coloniale et familiale, il ne l’est pas moins lorsqu’il traite de questions sociales. Si un réformisme modéré a parfois ses faveurs, c’est pour mieux combattre toute idée de révolution : le communisme trouve en lui d’emblée un adversaire implacable et Lénine le décore du titre de « plus grand ennemi de la Russie soviétique7 ». Il est en effet le plus obstiné des hommes d’État capitalistes qui essaient d’étouffer la révolution russe dans l’œuf, tant en approvisionnant les armées blanches qu’en envoyant eux-mêmes des troupes. À cette occasion, une grande partie de l’opinion anglaise, y compris bon nombre de conservateurs, estime que son obstination est aussi mal placée qu’à Anvers et Gallipolli. Quand Lloyd George reconnaît le gouvernement soviétique en 1922 et signe un accord commercial avec lui, Winston boycotte les réunions pour ne pas « serrer la patte velue du babouin », s’indigne devant le cabinet qu’on se prépare à échanger les produits anglais contre les bijoux « souillés de sang » de la noblesse tsariste, et se dit prêt à démissionner8. Il n’en fait rien mais son indignation sera lente à s’apaiser et, par anticommunisme, il soutiendra les dirigeants étrangers les moins démocrates, particulièrement Mussolini et Franco, tant qu’ils ne pencheront pas ouvertement vers l’Allemagne.

Car là est pour lui, dans les années trente, la pierre de touche. Son conservatisme lui fait voir alors dans la puissance germanique, comme en 1914, l’ennemi mortel du Royaume-Uni. Surtout à partir du milieu desdites années : son hostilité au nazisme n’est pas immédiate, comme nous le verrons, mais dès le début il surveille de près la progression de Hitler. Lorsque le danger lui paraît sérieux, il prône le resserrement des liens de son pays avec la France. Hitler a beau jurer en toute occasion qu’il a fait des choix différents de ceux de Guillaume II et qu’il renonce à tout développement maritime ou colonial pouvant porter ombrage à l’Angleterre, Churchill inlassablement répond que c’est une ruse grossière et que le redressement allemand est mortellement périlleux. Les appeasers se résignent à voir grandir l’Allemagne : la France paraît usée et trop lourde à soutenir. Churchill prend peu à peu ses distances avec eux, et sa fronde se mue en opposition au cours de l’année 1938.

L’affaire Edouard VIII

Il est vrai qu’en 1936, déjà, Churchill avait tenté d’infléchir la politique de Baldwin, mais il avait ruiné ses efforts de ses propres mains. L’affaire vaut qu’on s’y arrête un instant, car elle caractérise bien le personnage.

Randolph, le père, était contemporain et ami du prince de Galles, le futur Edouard VII. Le membre de la famille royale avec lequel Winston a le plus d’affinités est le fils aîné de George V, qui devient Edouard VIII en janvier 1936. On chuchote que le roi a un penchant pour les dictateurs, ce que confirmeront plusieurs épisodes. Winston, tout en acceptant ses invitations, consacre l’année à développer un mouvement de protestation contre l’appeasement, qu’il baptise « Arms and the Covenant », ce qui veut dire qu’on demande l’application du pacte de la SDN, donc l’arrêt des progrès hitlériens, en s’appuyant sur un solide réarmement.

Au cours de l’été, Baldwin est informé que le roi songe à épouser sa compagne Wallis Simpson, sitôt qu’elle aura obtenu un jugement de divorce. Il perçoit le gain politique qu’il va pouvoir tirer de la situation en s’opposant à ce très choquant caprice. Winston, que son éducation ne prépare certes pas à accepter pour souveraine une roturière divorcée, donne priorité aux liens d’amitié et de loyauté. Il s’efforce d’amener tout le monde à temporiser, reprochant à Baldwin d’ouvrir le conflit prématurément, avant que son objet puisse juridiquement exister. Puis brusquement, comme la crise est proche de son issue, il sacrifie un autre type de loyauté, celle qui devrait l’engager envers les membres de son mouvement. D’après ses mémoires, il aurait profité d’un formidable meeting réuni à Londres par « Arms and the Covenant », en présence du leader syndical Citrine et du chef libéral Sinclair, pour exposer ses vues sur la question royale. Il aurait bravé l’opposition formelle des susdits. En fait, si cette opposition est attestée, le discours, bien qu’il soit longuement cité dans les mémoires de son auteur, ne semble pas avoir été prononcé9. Il reste que sa position fut bientôt connue, et entraîna une rapide dissolution du mouvement. On peut, là-dessus, citer les mémoires :

[...] Tous les éléments que j’avais rassemblés sous la bannière « Des armes, et le Pacte » - et dont je me considérais comme l’animateur - s’écartaient de moi ou se dispersaient ; j’étais moi-même si combattu dans l’opinion publique que tout le monde, ou à peu près, était convaincu que ma carrière politique était enfin terminée. Comme il est étrange que cette même Chambre qui m’avait regardé d’un œil si hostile ait pu devenir durant la guerre cet instrument de gouvernement qui prêta une oreille attentive à mes directives et me soutint au travers de ces longues années d’adversité qui précédèrent notre victoire sur nos ennemis ! Mais quelle preuve aussi que la seule méthode sage et raisonnable consiste à agir au jour le jour en plein accord avec les décisions de sa propre conscience10 !

Churchill dîne le lendemain du meeting chez le roi, qui rapporte :

Il y avait longtemps que j’admirais M. Churchill, mais c’est ce soir-là que m’apparut sa véritable stature. Quand M. Baldwin parlait de la monarchie, elle semblait une chose sèche et sans vie. Quand M. Churchill l’évoquait, elle vivait, elle grandissait, elle rayonnait de lumière11.

De même source, nous apprenons qu’une semaine plus tard le visiteur revint et aida le roi à rédiger son discours d’abdication.

L’épisode montre que pour Churchill il y avait quelque chose de plus élevé que la lutte contre Hitler, et qui primait sur elle. Quelque chose qui lui donnait son sens. Il n’encourageait pas le roi à épouser Wallis, mais il exigeait qu’on ménageât davantage sa dignité, indissociable de la grandeur anglaise.

Churchill et Hitler : une rencontre manquée

Pour raconter la genèse des rapports entre Churchill et Hitler, il faut revenir légèrement en arrière. Au début de septembre 1932, pour les besoins d’un ouvrage sur Marlborough, son descendant traverse l’Allemagne et passe une semaine dans un hôtel de Munich où Hitler, non encore chancelier, a ses habitudes. Il est abordé par Ernst Hanfstaengl, un intime du chef nazi mais aussi un ancien de Harvard, où il a connu Roosevelt. Bref, l’un des nationaux-socialistes les plus cosmopolites et les plus cultivés. Pianiste et chanteur, il saoule l’Anglais de musique, puis obtient de lui un rendez-vous pour son chef. C’est alors que Churchill fait rouler la conversation sur l’antisémitisme. Il raconte :

Je n’avais alors aucun préjugé d’ordre national contre Hitler. Je connaissais mal sa doctrine et sa carrière, et pas du tout son caractère. J’admire les hommes qui prennent la défense de leur pays vaincu, même si je suis du parti opposé. Je lui reconnaissais pleinement le droit d’être un Allemand patriote et j’ai toujours désiré voir la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne unies par l’amitié. Cependant, au cours de ma conversation avec Hanfstaengl, il m’arriva de demander :
-  Pourquoi votre chef est-il si violent envers les Juifs ? Je comprends parfaitement qu’on soit irrité contre les Juifs qui se conduisent mal ou font du tort au pays, et je conçois qu’on leur résiste s’ils essaient d’accaparer le pouvoir dans un domaine quelconque, mais quel sens y a-t-il à combattre un homme simplement du fait de sa naissance ? Comment peut-on être tenu responsable de sa naissance ?

Sans doute rapporta-t-il ces mots à Hitler, car le lendemain, vers midi, il apparut, l’air plutôt sérieux, et me dit que le rendez-vous arrangé entre Hitler et moi ne pourrait avoir lieu [...]12.

Hanfstaengl a publié ses mémoires dix ans plus tard et il rapporte l’échange de manière concordante, puis prête à Churchill un propos plus imagé, très plausible dans la bouche de ce turfiste, ancien propriétaire de chevaux :

Dites de ma part à votre chef que l’antisémitisme est peut-être un bon partant, mais que c’est un mauvais cheval de fond13.

En d’autres termes, Churchill essayait alors de cerner la place du racisme dans le système nazi : simple thème démagogique pour favoriser la prise du pouvoir, ou option de fond ? Il est remarquable que Hitler prenne peur et détale. Même si d’autres facteurs ont pu jouer, puisque Hanfstaengl, qui ne rapporte rien de la réaction de son chef aux propos sur les Juifs, nous dit qu’il appréhendait de rencontrer « son égal en habileté politique » et « un francophile enragé ». Churchill, lui, restera persuadé que c’est sa prise de position sur la question juive qui l’a mis en fuite et même s’il a tort on peut lui accorder qu’en faisant à ce moment-là cette critique-là, il met le doigt sur ce qui, fondamentalement, le sépare du nazisme. Il précise noir sur blanc que ce n’est pas la politique extérieure ni la dictature. C’est le racisme. Alors qu’un Chamberlain, un Halifax, peu soucieux d’instaurer la discrimination biologique en Angleterre, témoignent de la plus parfaite indifférence à son développement en Allemagne, au moins jusqu’à la nuit de Cristal (novembre 1938)14.

Pour intéressant que soit l’épisode de 1932, on peut garder un doute sur sa pleine authenticité, malgré la convergence de deux témoignages, puisque le second a pu être influencé par le premier. Cependant, un texte légèrement postérieur est là pour prouver que telle était bien, à l’époque, la vision churchillienne du nazisme.

Sitôt sorti de son œuvre sur Marlborough, Winston s’intéresse aux « grands contemporains », dont il publie en 1937 une galerie de portraits. Celui de Hitler est daté de 1935. Il lui accorde des chances de passer devant l’histoire pour un grand homme, mais se fait plus pressant encore sur la question juive :

[...] L’histoire regorge de cas où un homme est arrivé au pouvoir par des méthodes rudes, féroces, voire épouvantables, mais s’est vu juger, une fois rendu au bout de sa course, comme une grande figure dont la vie a enrichi l’histoire de l’humanité. Il pourrait en aller de même avec Hitler. [...] Il n’y a qu’à lire le livre de Hitler, Mein Kampf, pour voir que la France n’est pas la seule nation contre laquelle la colère de l’Allemagne réarmée pourrait se tourner.

Mais les violences internes sont encore plus frappantes. Les Juifs, supposés avoir une responsabilité dans l’effondrement de l’Allemagne à la fin de la Grande Guerre, car ils auraient propagé de manière déloyale des sentiments pacifistes, sont aussi censés être les agents du communisme et les auteurs de toute doctrine défaitiste. En conséquence, les Juifs d’Allemagne, une communauté de centaines de milliers de personnes, sont dépouillés de tout pouvoir, chassés de toute position dans la vie publique et sociale, privés de leurs professions, réduits au silence dans la presse et désignés comme une race immonde et odieuse. [...]

La haine des Juifs conduit logiquement à une attaque contre les bases historiques du christianisme. [...] Prêtres catholiques et pasteurs protestants sont asservis à ce qui devient la nouvelle religion des peuples germaniques, c’est-à-dire le culte de l’Allemagne sous l’égide des vieilles divinités du paganisme nordique. Voilà où l’on en est aujourd’hui15.

Il semble bien, à la lumière de ces documents, qu’au moins jusqu’en 1935 Churchill, comme il le dit lui-même, ait du mal à comprendre l’antisémitisme nazi. Il se frotte les yeux devant la résurgence d’une telle barbarie comme devant la stupidité de celui qui sacrifierait une carrière de « grand homme » en se laissant dominer, après la prise du pouvoir, par une telle obsession. Il y subodore quelque calcul politique pour mieux asseoir un gouvernement, pour renforcer une cohésion. Il ne parvient pas à croire que ce système gouverne le cerveau de Hitler, et il ne semble à cette date établir aucune connexion entre l’antisémitisme et le racisme anti-slave.

Joachim von Ribbentrop, en 1937, va l’y aider. Ici Winston est notre unique informateur - encore qu’il ait publié la chose du vivant de Ribbentrop, qui se serait vraisemblablement récrié contre une déformation16. Dans un article de l’Evening Standard, le 5 mars de cette année-là, il réplique avec une ironie glacée au discours par lequel le spécialiste nazi des Affaires étrangères, récemment nommé ambassadeur à Londres, s’est permis, depuis Leipzig, d’apostropher publiquement l’Angleterre sur le vol des colonies allemandes qu’elle aurait commis à Versailles. Churchill commence par lui faire compliment de sa nomination puis remarque qu’elle est peu compatible avec de grands discours politiques, mentionnant l’Angleterre, sur le sol allemand et ajoute :

Ce ne sont là que nuances d’usage et de préséance, évidemment situées à un plan fort inférieur à celui des véritables préoccupations de M. von Ribbentrop.

[...] La chambre des Communes est, en tout état de cause, unanime pour s’opposer à toute espèce de concession. [...] C’est pourquoi l’allusion faite par l’ambassadeur dans son discours de Leipzig à « la force personnelle du peuple allemand » n’a pu qu’attirer l’attention. Je ne considère pas cela cependant, dans son contexte, comme une menace. L’ambassadeur ne s’en sert pas comme d’une alternative à la restitution des colonies, mais comme d’un moyen supplémentaire, grâce auquel les Allemands peuvent développer leur prospérité intérieure. Vu sous cet angle, cela ne peut inspirer que de la sympathie dans tout l’Empire britannique.

Ribbentrop prend cela pour une avance ! À moins que ce ne soit Hitler, si on suppose que l’ambassadeur lui a transmis l’article brut, sans influencer sa lecture. Il prie Churchill de venir le voir, le 21 mai17, et tente d’exploiter ce qu’il croit être son avantage, en le remerciant tout d’abord d’avoir empêché qu’on « dénaturât » son discours. Il s’ensuit, toujours hélas d’après le seul Churchill et cette fois dans un texte publié après la disparition de l’interlocuteur18, une conversation à laquelle l’Anglais se référera souvent, et que nous pouvons considérer comme un jalon important dans sa prise de conscience, non pas sans doute de la nocivité du nazisme, mais du moyen de le vaincre.

Avec une belle fatuité, l’Allemand explique à celui dont l’action lui vaudra une mort ignominieuse à Nuremberg qu’il aurait pu être ministre et que s’il n’est qu’ambassadeur c’est que son pays met l’amitié anglaise au-dessus de tout. L’Allemagne pourrait même renoncer à ses anciennes colonies, pourvu qu’on la laissât conquérir un Lebensraum oriental, déclare l’ancien marchand de champagne, comme si à cette minute il ouvrait une négociation. Il sait bien que Churchill n’est pas maître des décisions de l’Angleterre, mais il le considère sans doute comme un homme-charnière, dont l’adhésion au programme nazi pourrait entraîner celle du pays entier. Il revendique la Pologne, la Russie blanche et l’Ukraine. La question de la France est, semble-t-il, passée sous silence, sauf lorsque Winston indique que « même si la France est sauvegardée » ces prétentions lui paraissent inacceptables. Puis il lance son défi :

Ne sous-estimez pas l’Angleterre ! Elle est très forte. Si vous nous plongez dans une nouvelle Grande Guerre, elle soulèvera le monde entier contre vous, comme la dernière fois19.

Conservateur malgré tout

L’anticommunisme est cependant un sérieux terrain d’entente entre Chamberlain et Churchill, y compris sur la question allemande. Meilleur stratège, l’homme au cigare a soin de ne pas s’en prendre au nazisme et au communisme à la fois, mais il veut bien les abattre l’un après l’autre, et dans n’importe quel ordre. Ou plutôt cet ordre dépend des circonstances. Tous deux sont bien d’accord qu’on ne peut enfermer l’Allemagne définitivement dans les limites tracées à Versailles et que sa frontière orientale, notamment, devra un jour être revue20. La seule divergence porte sur la manière de lui en dessiner de nouvelles. On aperçoit ici les bornes de la marginalité churchillienne : c’est un conservateur anglais plutôt obtus, un réactionnaire bon teint - démocrate cependant, au sens anglais du terme, parce qu’une certaine démocratie a fait la grandeur du pays. Intéressé par la dictature comme remède au communisme ailleurs, il est imperméable aux modes qui accordent valeur universelle à ce type de gouvernement, et persuadé que l’Angleterre peut faire face aux défis du temps sans rien bouleverser de ses structures : autre point commun avec les appeasers. Mais ceux-ci se rendront populaires en prêchant l’inéluctable résignation à la croissance germanique, pour conserver l’essentiel de la puissance anglaise. Churchill postule que ce n’est qu’un leurre, et que le temps approche d’un nouvel effort : plus on attend et plus ce sera dur, moins on aura de chances d’éviter la guerre. Voilà deux discours différents, mais point antinomiques. Du moment que Chamberlain lui-même est obligé d’entamer un réarmement, il admet que sa voie peut échouer, et il est contraint de ménager à Churchill un certain avenir.

On n’a jamais vu un opposant être à ce point reçu dans les ministères militaires et mis au courant des secrets. Avec ou sans l’accord du gouvernement ? La chose est controversée21. Retenons que lui-même, quitte à décevoir, évitera constamment d’injurier ou d’accabler Chamberlain. Il le traite plutôt avec condescendance, ce dont le premier ministre ne se formalise pas trop, ainsi au printemps 1936 lorsqu’il l’avait appelé, reprenant le mot de Shakespeare, « le cheval de bât de nos grandes affaires22 » : le destinataire y avait vu un compliment !

Churchill écrivain

Après avoir montré par quel cheminement il est devenu l’adversaire de Hitler, il est bon d’entrer dans quelques détails et de voir comment, entre les deux guerres, Churchill concevait un certain nombre de problèmes internationaux. Pour cela s’offre, à condition de ne pas s’y engager les yeux fermés, une voie royale, celle de ses écrits.

Churchill est l’homme d’État le plus fécond du siècle, si on excepte quelques communistes répétitifs. Ses différents exils du pouvoir y ont bien aidé, ainsi que des difficultés financières héritées de la négligence de son père et de la prodigalité de sa mère, une Américaine peu tranquille. Ses positions de l’entre-deux guerres s’étalent dans trois passionnants ouvrages.

« La Crise mondiale »

Churchill met dix ans à écrire son histoire de la première guerre mondiale. Il est vrai qu’il tient, comme le titre l’indique, à la situer comme le cœur d’une « crise mondiale » dont le surgissement la précède et dont le dénouement la suit : l’ouvrage couvre la période 1911-1922, il va de la crise d’Agadir à la renaissance de la Turquie sous Kemal. Le premier volume (1911-1914) paraît en 1923, et il est publié en France à la fin de 192423. Winston y raconte les origines de la guerre. Il la présente à la fois comme un accident de parcours et comme la confirmation du fait qu’il ne faut plus chercher à détrôner l’Angleterre du leadership mondial. Dès l’introduction, après avoir loué la sagesse de Bismarck qui avait su isoler la France et faire accepter du monde entier la prépondérance de l’Allemagne sur le continent, il relève l’aventurisme de Guillaume II, qui en une vingtaine d’années créa un bloc anglo-franco-russe rival d’une Allemagne réduite au seul concours de l’Autriche. C’est alors que lui-même fait son entrée en politique, au sein d’un parti libéral que la guerre des Boers avait profondément divisé entre pacifistes et « libéral-impérialistes ». Il avoue, à mots couverts, avoir un peu louvoyé entre les deux tendances et ne s’être franchement rallié à la seconde que dans le sillage de Lloyd George, auteur le 21 juillet 1911, en pleine crise d’Agadir, du discours de Mansion House, assurant à l’Allemagne qu’elle trouverait l’Angleterre sur son chemin si elle faisait la guerre à la France au sujet du Maroc. Depuis lors, Winston avait senti venir la guerre et n’avait eu de cesse que le pays y fût bien préparé. Plus intéressant encore, il avait pris fermement position pour l’envoi d’un corps expéditionnaire en France dès la mobilisation, alors que des voix puissantes s’y opposaient, notamment parmi les amiraux, qui prétendaient vouloir garder ces forces en vue d’un débarquement en Allemagne. Si Winston passe en 1911 du ministère de l’Intérieur à celui de la Marine, c’est précisément pour mettre à la raison ces rêveurs, avec la bénédiction d’Asquith et du ministre des Affaires étrangères, Edward Grey. Le texte churchillien suggère fortement qu’en 1914, si on les avait suivis, la bataille de la Marne eût tourné au fiasco français, et que l’Angleterre, loin de venir défier le vainqueur sur ses plages, n’aurait guère eu d’autre solution que de traiter.

En divulguant dès 1923 ces débats qui préfigurent ceux de 1940, Churchill révèle l’étendue de sa francophilie. Cependant, sur les mêmes pages, il en dessine les limites. L’Alsace-Lorraine est, avant 1914, une propriété allemande reconnue par les dirigeants anglais, sans que Winston se singularise sur ce point, et il n’est pas question d’aider la France à la reprendre, ni par la guerre, ni même par la diplomatie. Tout ce qui importe c’est le statu quo. En fait, on ne veut outre-Manche qu’effrayer l’Allemagne, l’assagir, la canaliser. Neville Chamberlain, on le voit, n’innovera pas totalement par rapport aux politiciens de l’avant-guerre précédent, tel son père Joseph. Et Churchill apparaît bien indulgent dans un autre débat, celui où l’Angleterre se voit accuser d’avoir attiré l’Allemagne dans un piège en 1914, en ne la prévenant pas assez clairement de son entrée en guerre. L’opinion anglaise, dit-il, ne l’aurait pas compris et le cabinet aurait éclaté ; argument qui vaut ceux invoqués un peu plus tard par Roosevelt, pour justifier sa passivité devant la montée du nazisme. En cette année 1923 qui voit l’irruption de Hitler dans la vie politique allemande, quelqu’un suggère à Londres que si l’Allemagne se tourne vers l’est l’Angleterre ne fera pas grand-chose pour la retenir :

Au début de la guerre, l’Allemagne avait le choix entre une stratégie prudente et une stratégie audacieuse. Elle pouvait soit, comme elle le fit, tomber sur la France avec le gros de ses forces et contenir pendant ce temps-là la Russie ; soit tomber sur la Russie avec de grandes forces et se tenir sur la défensive avec la France. Si elle avait pris le second parti, elle aurait dit à la France et à l’Europe : « C’est une querelle orientale. Nous sommes en train de sauver notre allié autrichien de la Russie. Nous n’avons pas de querelle avec la France, nous n’avons pas l’intention d’envahir son territoire. À moins que vous ne nous attaquiez vous-même, nous ne vous toucherons point. Quant à la Belgique, elle est sacrée pour nous. » Le gouvernement allemand en aurait alors appelé à l’Angleterre pour aider à localiser la lutte, un effort de bonne volonté aurait sans doute été déployé dans ce but. Par conséquent, la France aurait eu à choisir entre abandonner son alliée ou envahir seule de sang-froid l’Allemagne. Ni la Belgique ni l’Angleterre ne seraient entrées en guerre. À l’hiver les armées russes auraient été taillées en pièces à l’est, et la France arrêtée par les retranchements et les fils de fer barbelés sur le sol allemand à l’ouest.

Si donc l’Allemagne avait commencé la guerre à l’est, jamais la Grande-Bretagne ne serait intervenue, du moins efficacement :

La France aurait donc paru être l’agresseur qui avait fait un traité avec la Russie pour récupérer ses provinces perdues, qui, en raison de ce traité, avait envahi l’Allemagne, et avait été arrêtée par les défenseurs du Vaterland. D’autre part, du moment que la Russie était battue, des forces considérables allemandes pouvaient être ramenées pour s’avancer vers la France. Et si, au second stade, les Allemands avaient pris le parti de violer la neutralité de la Belgique, la Grande-Bretagne, si jamais elle était intervenue, l’aurait fait divisée et trop tard. Toutes ces terribles considérations politiques ou stratégiques étaient présentes à l’esprit du Ministère britannique et M. Lloyd George, en particulier, ne voulut jamais croire, jusqu’à ce que l’invasion en masse de la Belgique fût un fait accompli, que les Allemands seraient assez fous pour les ignorer24.

Ce texte est signé de Churchill. Mais son livre comporte une préfiguration encore plus directe du problème posé par l’Allemagne en 1940. Avant de donner le coup décisif, le Deuxième Reich a sondé personnellement le premier lord25. Le 24 juillet 1914, le diplomate allemand Ballin avait dîné à ses côtés et lui avait fait des propositions étrangement cousines de celles que Hitler formulerait inlassablement, de Mein Kampf à 1940. Il avait, prisonnier de l’indécision du cabinet, fait une réponse quelque peu sibylline mais décevante, cependant pour l’interlocuteur :

« Supposez que nous ayons à entrer en guerre avec la Russie et la France ; supposez, d’autre part, que nous battions la France mais ne lui enlevions pas, en Europe, un pouce de son territoire, seulement quelques colonies pour nous indemniser. Cela changerait-il quelque chose à l’attitude de l’Angleterre ? Supposez que nous vous donnions une garantie au préalable. » Je m’en tins à ma formule que l’Angleterre jugerait des événements à mesure qu’ils naîtraient, et que ce serait une erreur d’admettre qu’elle se tiendrait à l’écart quoi qu’il advînt.

Hitler avait trois raisons de dévorer ce premier tome, aidé en cela par les loisirs de la prison : son admiration pour l’Angleterre, sa passion de l’histoire, son intérêt envers une guerre qu’il avait faite. En tout état de cause, il n’a pu manquer de se faire communiquer dès son arrivée au pouvoir l’essentiel des archives du temps de Guillaume II, et de s’intéresser particulièrement à celles de la mission Ballin. Obsédé par l’idée de trouver un terrain d’entente avec l’Angleterre, il avait besoin d’étudier les tentatives du Deuxième Reich dans ce domaine. Il a pu trouver, dans la réaction du ministre de la marine aux offres de Ballin, à la fois un encouragement - l’Angleterre est sensible à ce genre de sirènes - et un avertissement : Churchill, pour sa part, ne mange pas de ce pain.

Les trois autres volumes, publiés jusqu’en 1929 à raison d’un tous les deux ans, ne sont pas moins instructifs. Mais leur enseignement principal est dans leurs différences, entre eux et vis-à-vis du premier. On sent qu’en vieillissant Winston devient plus cynique et plus amer, en même temps qu’il parle moins de lui-même, qu’il pratique moins l’autojustification - un souci qui prévaudra dans les écrits du Français Reynaud, jusqu’à son dernier souffle. Surtout, on le voit en prise directe avec l’actualité. Ainsi le second volume, écrit en 1923 et 1924, pourrait s’intituler : « L’influence des difficultés de la paix en général, et de l’invasion française de la Ruhr en particulier, sur les souvenirs de l’année 1915 ». On y trouve ces lignes :

[...]L’humanité ne devait pas échapper aussi facilement à la catastrophe où elle s’était précipitée. Il fallait que l’orgueil fût partout humilié et ne reçût nulle part de satisfaction. Les merveilleux exploits devaient rester sans couronne, et les sacrifices des combattants sans récompense. Il fallait que la victoire s’achetât tellement cher qu’elle se distinguât à peine de la défaite. Elle ne devait jamais donner la sécurité même aux vainqueurs. [...] Aux convulsions de la lutte devait succéder le tumulte stérile de l’après-guerre. De nobles espoirs, une belle camaraderie et de nobles audaces ne devaient aboutir, pour chaque nation, qu’au désappointement et à l’abattement. [...] La victoire la plus complète qui ait jamais été remportée n’a réussi ni à résoudre le problème européen ni à supprimer les dangers qui ont produit la guerre.

Churchill, par cette page et par beaucoup d’autres, prend rang parmi les plus virulents des écrivains pacifistes de l’entre-deux guerres. En France, au même moment, il n’y a que les communistes et les surréalistes qui trempent leur plume dans une encre aussi noire.

Le troisième tome paraît d’autant plus optimiste. Il est daté du 1er janvier 1927, et vibre des espoirs nés à Locarno. La conclusion exprime une vive admiration pour le peuple allemand, qui a si bien et si longtemps défié l’univers... en espérant que cet hommage lui suffira ! Puis elle s’achève dans le plus parfait style briandiste :

L’oubli clément étend ses voiles, les mutilés s’éloignent en boitant, le souvenir des êtres chers se réfugie dans le brouillard de la mémoire de ceux qui les pleurent. Une nouvelle jeunesse est là, qui revendique ses droits, et le fleuve de l’éternité s’écoule, recouvrant même les champs de bataille comme si toute cette histoire n’était qu’un rêve.

En avons-nous fini ? Ou n’est-ce là qu’un chapitre d’une histoire insensée et cruelle ? Faudra-t-il sacrifier encore une autre génération pour apurer les sombres comptes du Germain et du Gaulois ? Nos enfants seront-ils condamnés à verser leur sang et à agoniser sur des terres dévastées ? Ou doit-elle naître enfin des feux mêmes de la bataille, cette réconciliation des trois grands adversaires qui leur permettrait d’unir leurs génies propres tout en assurant à chacun d’eux, dans la liberté et la sécurité, une part dans la reconstitution de la splendeur de l’Europe ?

Le dernier tome, deux ans plus tard, respire la conviction que cet espoir s’est entretemps affermi. Rien d’ailleurs n’annonçait, à la fin du troisième, un quatrième volume. Il a bien l’air de n’être là que parce qu’il a fallu, après la guerre, gagner la paix, compromise par les égoïsmes symétriques des États-Unis et de la France. Mais enfin, grâce à l’Angleterre... et au retour de Winston Churchill aux avant-postes du gouvernement, c’est chose faite. Pour son troisième anniversaire, il est temps de chanter, dans l’étonnante dernière page de cette somme déconcertante, les louanges du traité de Locarno, gage sûr de paix pour peu qu’on tienne toujours la balance bien égale entre les galopins belliqueux des deux rives du Rhin, et qu’on surveille attentivement l’URSS :

L’histoire n’offre aucun précédent à un engagement de ce genre.

Il n’en fut pas moins endossé aussitôt par toutes les classes et tous les partis d’Angleterre. Cette grande entreprise fut poussée par l’expérience et l’habileté de M. Briand et par l’étonnant courage civique de M. Stresemann et d’autres chefs de l’opinion. Elle reçut, au moment décisif, l’appui de toute la force de l’Italie, maniée par le réalisme clairvoyant de Mussolini. D’innombrables difficultés furent surmontées. Des négociations qui eussent pu exiger dix ans de persévérance furent achevées en quelques semaines. La coopération des petites puissances fut obtenue. Et, le 16 octobre 1925, près des eaux d’un lac tranquille, les quatre grandes démocraties de l’Occident engagèrent solennellement leur parole à maintenir la paix entre elles et à combiner leurs efforts contre celle d’entre elles qui, rompant le pacte, viendrait à assaillir l’une des nations-sœurs. Le traité final de Locarno fut signé, comme il convient, à Londres, d’où était venue l’impulsion principale. [...]

Le Traité de Locarno peut être regardé comme la contrepartie fournie par le Vieux Monde au traité de Washington conclu en 1921 entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon et par lequel avait été réglée et assurée la paix dans le Pacifique. Ces deux augustes instruments s’élèvent, comme deux pyramides jumelles, de chaque côté de l’Atlantique. Imposant leur autorité à toutes les grandes nations du monde ainsi qu’à leurs armées et à leurs flottes, elles forment les fondements de granit sur lesquels les conceptions plus larges de la Société des Nations et l’idéalisme du Pacte Kellogg peuvent élever les édifices plus spacieux et mieux liés de l’avenir.

La tâche n’est pas achevée. [...] Les anxiétés de la France, les rancunes de l’Allemagne ne sont qu’en partie éteintes. Sur les grandes plaines de l’Europe centrale et orientale, découpées en États nombreux animés d’un ardent nationalisme, planent les ombres offensées de Pierre le Grand et du grand Frédéric, avec les souvenirs de leurs guerres. La Russie, qui se condamne à l’isolement, aiguise ses baïonnettes dans la nuit arctique en proclamant machinalement, de ses lèvres affamées par sa faute, sa philosophie de haine et de mort. Cependant, depuis Locarno, notre espoir repose sur une base plus sûre. La répulsion provoquée par les horreurs de la dernière guerre sera durable ; et cet intervalle béni offre aux grandes nations l’occasion d’organiser le monde dans la conviction que les difficultés qui restent à surmonter ne sont pas plus grandes que celles qui ont déjà été vaincues.

On pardonnera la longueur de cette citation en considérant qu’elle restitue bien l’air du temps et la force des adhésions que suscitait alors l’esprit de Genève, puisqu’on le trouve à un tel degré chez quelqu’un qu’on ne disait pas en avoir été le moins du monde imprégné, ni dans les écrits amicaux, ni dans les ouvrages hostiles. John Charmley est muet sur ces dithyrambes, ainsi que William Manchester et Martin Gilbert. Ce dernier, cependant, consacre d’assez longs développements aux positions prises par Churchill au sein du cabinet dans les mois précédant Locarno : il s’était opposé à Austen Chamberlain, frère aîné de Neville, qui proposait une alliance avec la France et il avait eu gain de cause. Depuis son retour au gouvernement en novembre 1924, il avait préconisé que l’Angleterre s’engageât dans des pactes régionaux plutôt que dans des alliances bilatérales, et demandé qu’on associât l’Allemagne à tout accord la concernant26.

En février 1931, enfin, dans une situation de nouveau assombrie, paraît une édition abrégée en un volume, qui ignore totalement le tome 4 et reprend, par voie de conséquence, la conclusion plus mesurée du tome 3. Ces arabesques nous instruisent sur la souplesse de l’auteur, son extrême sensibilité à l’air du temps et même, peut-on dire devant cette irrécusable preuve, son conformisme et son opportunisme. Ce n’est pas quelqu’un de très rigoureux, de très engagé par ce qu’il a une fois dit ou écrit. Il n’a, en fait, qu’un absolu : le maintien de la grandeur britannique qui passe, suivant les époques, tantôt par la guerre et on est belliciste, tantôt par la paix et on n’a pas de mots trop durs contre la guerre. D’où son attitude ambivalente envers la France, l’alliée naturelle, toujours suspecte de vouloir se battre un peu plus qu’il n’est nécessaire aux intérêts britanniques.

« Step by Step »

Step by step est paru dans l’été de 1939. C’est un recueil d’articles sur la situation internationale, publiés régulièrement depuis 1936. On voit s’y former la pensée qui habitera Churchill en 1940.

Le premier texte, daté du 13 mars 1936, porte sur la remilitarisation de la Rhénanie. On sera peut-être surpris d’apprendre quelle confiance il fait encore à la SDN : il loue la France d’avoir recours à ses services « au lieu d’user de représailles par les armes, comme l’aurait fait la génération précédente ». Il prophétise que, si elle n’obtient pas de cette instance une satisfaction tangible, c’en sera fait de toute autorité internationale. Il admet donc, dans ce texte, que la SDN n’a pas été radicalement dévalorisée par l’affaire de Mandchourie, les violations condamnées mais impunies des traités par l’Allemagne, l’accord naval anglo-allemand, les palinodies éthiopiennes et le départ volontaire des trois puissances agressives, sans qu’aucune sanction ne s’ensuive. Il passe implicitement l’éponge sur le laxisme des gouvernements anglais qui ont, sur ces points, laissé perdre les acquis de 1918. Le 3 avril encore, il consacre sa note à décrire le réarmement allemand et à appeler un semblable effort anglais, mais toujours sans désespérer de la SDN :

Puisse alors la Société interpeller COLLECTIVEMENT l’Allemagne, non seulement à propos des infractions aux traités, mais aussi au sujet de ses propres griefs et de ses inquiétudes et par-dessus tout au sujet de ses armements. Puisse l’Allemagne recevoir des Nations Unies une garantie de l’inviolabilité de son territoire sauf dans le cas où elle envahirait le territoire des autres. Puissent les pouvoirs incontestés et la décision marcher la main dans la main. Puissions-nous avancer à pas mesurés, sans hâte, mais sans repos, vers un règlement loyal et durable conforme à la nécessité générale.

Ce texte a un côté angélique. À le croire, il serait possible de dresser autour de l’Allemagne hitlérienne un rempart de papier, intangible pour les uns comme pour les autres : on retrouve ici la logique de Locarno. Mais ce traité, signé par une Allemagne désarmée, confirmait l’interdiction faite à ses maigres forces d’approcher le Rhin. Est-il sérieux de prétendre retrouver la même garantie avec une Allemagne dont on aurait pris en compte les « inquiétudes sur ses armements », c’est-à-dire la volonté de réarmer à parité, au moins, avec la France ? Une France qui est ici quasiment insultée. Car enfin, contre qui l’Allemagne a-t-elle à être protégée ? Vers l’est, l’URSS n’est guère en position de lui nuire. Seule la France en aurait la capacité, or il est notoire qu’elle ne revendique plus rien : elle a même renoncé aux réparations.

Le 12 juin 1936 le trouve plus paperassier et procédurier que jamais : il prône une « Grande Alliance », non point du type de celle qu’il nouera plus tard avec Roosevelt et Staline, mais formée d’un ensemble de « pactes régionaux » destiné à tenir en respect l’« agresseur éventuel ».

On peut observer dans le même temps qu’il n’oublie pas les contingences de la politique intérieure : Il est possible que [M. Baldwin] se soit bercé de l’illusion qu’il avait été personnellement le grand vainqueur des Élections générales [de 1935]. Cette victoire fut en réalité le fruit de la décision claire et nette du peuple britannique de ne pas confier ses intérêts, parmi les dangers qui se multipliaient, au parti socialiste, faible et discrédité.

Voilà une déclaration de candidature, aussi claire que nette, au leadership du parti tory. Mais sur quoi exactement va-t-il fonder sa campagne ? Non point sur l’idée que ses rivaux ont une mauvaise politique, mais sur celle qu’ils n’en ont pas. Les treize années du « régime Baldwin-Mac Donald » écoulées depuis la démission de Lloyd George (1923) sont en effet, selon lui, caractérisées par le vide le plus total :

L’époque à travers laquelle ils nous ont guidés fut-elle réellement le temps des grandes causes, le temps d’un effort intensif demandé à toutes les classes et, pour l’État, le temps d’une activité agissante ? Ou bien après l’épuisement causé par la guerre, le Grande-Bretagne éprouva-t-elle le besoin d’une période substantielle de somnolence et de tranquillité ? Si la suprême nécessité de John Bull après la guerre et ses séquelles fut une cure de repos, il ne trouva pas deux infirmières plus qualifiées pour observer le silence dans une chambre obscurcie et pour protéger leur malade contre quoi que ce soit qui ait le caractère d’un effort mental, ou d’une trop forte émotion27.

On ne saurait lire ceci sans malaise, si on songe que, de 1924 à 1929, l’auteur était au gouvernement, au poste de l’Échiquier, et veillait jalousement à la compression des dépenses militaires28. Pour reprendre sa métaphore, l’infirmière Baldwin était assistée d’une aide-soignante, prénommée Winnie... Le ministre des Finances avait même déclaré en 1924, pour justifier son refus de la modernisation des défenses de Singapour :

Pourquoi y aurait-il une guerre avec le Japon ? Je ne crois pas qu’il y ait le moindre risque que cela se produise de notre vivant29. L’été 1936 le voit s’intéresser, non point au Front populaire français, mais presque exclusivement à la guerre d’Espagne. Il pose alors au démocrate, non pour stigmatiser la désobéissance des généraux au gouvernement légal, mais pour taxer expéditivement de communisme les républicains et conclure qu’il n’y a là que choc d’extrémismes dont aucun « n’incarne notre conception de la civilisation30 ». Partisan de la plus stricte neutralité, il n’a aucun reproche à faire sur ce point au gouvernement. Ce n’est que dans une note ajoutée au moment de la publication, en 1939, qu’il lui fait grief d’avoir adopté le point de vue « français » de la non-intervention alors qu’il eût fallu reconnaître aux deux parties le statut de belligérant... pour pouvoir légalement aider la République31 !

Le billet du 4 septembre sur les procès de Moscou ne montre pas moins de jonglerie : ils seraient révélateurs, en début de texte, de l’abjection du communisme, puis de son abandon par Staline, et enfin, eu égard à la judéité de « presque toutes » les victimes, l’élimination de la vieille garde bolchevique serait « moins une manifestation de propagande mondiale qu’un acte de légitime défense d’une collectivité craignant, à juste titre, le tranchant du sabre allemand. » Et voilà comment on récupère un allié !

Le 18 septembre, enfin, il donne son sentiment sur le Front populaire français. Il admet que les amis de la France et ceux de la démocratie ont le droit de s’inquiéter des troubles, mais il débouche là encore sur une conclusion optimiste, nous éclairant au passage sur les racines de sa francophilie :

Il n’y a aucune ressemblance entre la France et l’Espagne. Celle-ci est le pays le plus arriéré d’Europe (..). La France a eu sa Révolution il y a cent cinquante ans, lorsqu’elle guida l’Europe par des voies terribles vers l’âge moderne. [...]

Depuis la chute de l’Empire romain, la race gauloise s’est maintenue, envers et contre tous les nouveaux arrivants, en possession de ce qui est, après tout, la plus belle région de l’univers. Il faudrait beaucoup pour me convaincre que les qualités et le dévouement qui ont fait et consacré la grandeur de la France, ont subitement disparu du caractère des Français. Mais voici venu le temps de l’épreuve.

Le Front populaire fait donc, à bon droit, douter de la permanence des qualités françaises, mais il n’est qu’une maladie passagère, du moins faut-il l’espérer.

Un des textes les plus importants est celui du 27 novembre 1936, au lendemain de la signature du pacte anti-Komintern entre l’Allemagne et le Japon. Winston redouble de confiance dans la possibilité d’arrimer la Russie au camp des démocraties occidentales, mais il le fait dans des termes comminatoires qui pourraient, si l’URSS ne s’y conformait pas, justifier qu’on la laisse aux prises avec les dictatures :

Le temps est certainement venu où la Russie devrait une fois pour toutes choisir la voie qui la mènera vers la sécurité. Staline, les chefs de l’Armée rouge et les dirigeants de la politique étrangère, devraient se débarrasser du communisme. Ils devraient pouvoir présenter la Russie à l’Europe, comme un État soviétique socialiste, fortement armé pour maintenir son indépendance nationale et absolument opposé à la diffusion de sa doctrine à l’étranger, si ce n’est par l’exemple.

Une telle mesure prise maintenant [...] forcerait immédiatement l’Allemagne et le Japon à révéler leurs buts véritables [...] Elle écarterait le plus grand obstacle à la coopération des États-Unis et de la Russie pour maintenir l’ordre dans la Pacifique. Voici arrivé l’instant pour la Russie soviétique d’amoindrir ses risques et d’augmenter sa force nationale. [...] L’Allemagne s’immisce dans le profond antagonisme d’intérêts qui existe depuis longtemps entre la Russie et le Japon et elle a délibérément choisi le côté japonais. Le danger d’un arrangement russo-allemand aux dépens des démocraties occidentales est donc définitivement écarté.

Voilà un texte fort clair, que Staline a lu attentivement sans doute à sa parution, et auquel il finira par donner suite... en 1943, lorsqu’il dissoudra le Komintern. Cependant, lors même qu’elle ne se conforme pas à ses désirs, l’URSS n’est pas pour autant justiciable de n’importe quelle agression : Churchill discerne, dans l’anticommunisme de Berlin, Rome et Tokyo, une simple couverture de desseins impérialistes, par exemple le 23 décembre 1937 lorsqu’il parle d’ "un triangle de gouvernements autoritaires et militaristes, prétendument destinés à résister au communisme dont ils font profession d’être terrifiés" ou le 26 mai 1938 quand il raille les « pacifistes japonais » obligés contre leur gré à châtier des « bandits chinois - bolchevistes bien entendu ». Mais il tombe lui-même dans ce travers lorsqu’il traite Nehru, le dirigeant hautement bourgeois du parti indien du Congrès, de dangereux communiste32 !

À propos des États-Unis, il faut relever dès cette époque une constante de la pensée churchillienne à partir des années trente : l’idée qu’il n’y a pas entre eux et son pays de contradictions importantes. Ainsi, il se réjouit à plusieurs reprises des travaux entrepris par les Américains pour moderniser et augmenter leur flotte de guerre. Développant une stratégie planétaire, il sait que l’Angleterre ne peut dominer la terre et recherche un équilibre entre les puissances : de même qu’une saine coopération de la Russie et des États-Unis pour contenir les ambitions du Japon lui paraît désirable, de même en Europe l’ombre de la puissance américaine a son rôle à jouer pour décourager l’agression. Dans la chronique du 31 mai 1937 intitulée « l’Amérique regarde l’Europe », Churchill tire le maximum des déclarations récentes des ambassadeurs Bullitt et Gérard pour accréditer l’idée d’une solidarité entre les « trois grandes démocraties » face aux menaces symétriques du fascisme et du communisme. La loi de neutralité elle-même, alors en discussion au Congrès américain, est invoquée. Elle ne tient qu’apparemment la balance égale entre agresseurs et agressés, puisque la disposition « cash and carry » favorise un éventuel camp franco-anglais :

Cela évite à la Grande-Bretagne, si elle est en guerre, le danger d’une discussion avec les États-Unis comme celle qui a causé tant d’inquiétude en 1914 et 1915. C’est peut-être un réconfort un peu négatif, mais c’est un réconfort tout de même.

Voilà qui est outrageusement optimiste. Comme l’est, le 7 du même mois33, une critique fort mesurée de la neutralité belge dont il admet qu’elle puisse aider Léopold à « faire l’union de toute la nation pour la défense de la Belgique » et n’exclut même pas tout à fait qu’elle puisse amener Hitler à épargner son territoire, pour le grand bien de la France. Un article sur celle-ci, qui sera étudié plus loin, va dans le même sens, en ce printemps 1937 : il montre, avec une foi bien accrochée, une France unanime, des royalistes aux communistes, pour défendre la « liberté obtenue par le peuple à la Révolution34 » !

C’est donc un Churchill poli, compréhensif et pour tout dire très diplomate que nous révèlent ces chroniques d’attente. Il est surtout extraordinairement souple dans ses prévisions. Mais, s’il accorde volontiers le bénéfice du doute, il sait aussi trancher, lorsqu’il veut accréditer telle ou telle thèse. Ainsi conclut-il l’article cité sur les États-Unis en pronostiquant fermement leur abstention dans le futur conflit. Nous le verrons, en 1940, prédire le contraire avec moins de vraisemblance. Mais pour l’heure, il s’agit d’obtenir que l’Angleterre s’arme :

Ce serait cependant une erreur de présumer que ces amicales déclarations des États-Unis indiquent de la part de ceux-ci la moindre intention de se laisser entraîner dans les querelles et les combinaisons de l’Europe. Au contraire, l’opinion publique en Amérique désire, plus que jamais, éviter les imbroglios étrangers et se tenir à l’écart d’une autre guerre mondiale. Aucun homme d’État européen ne devrait être assez naïf pour compter sur l’assistance militaire des États-Unis, même si son pays était victime d’une agression non provoquée. Il vaut bien mieux regarder la vérité en face.

Sa vision de l’Allemagne, il l’expose en détail le 11 septembre 1937. Il rappelle son hostilité à l’invasion de la Ruhr par les Français en 1923. Il exprime toujours pour Hitler une certaine forme d’admiration : Si notre pays connaissait jamais la défaite, j’espère que nous trouverions un champion aussi indomptable pour nous rendre notre courage et nous conduire de nouveau à la place qui nous est due dans le concert des nations. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de lancer publiquement un appel au Führer de l’Allemagne afin qu’il devienne maintenant le Hitler de la paix.

Sitôt après Munich, voici venu le moment où l’exemple de Hitler doit susciter des émules en Occident :

Il faut que nos chefs ne manquent pas de trouver en eux-mêmes quelque chose de l’esprit de ce caporal autrichien qui, voyant tout en ruine autour de lui et l’Allemagne apparemment plongée pour toujours dans le chaos, n’hésita pas à marcher contre le concours des nations victorieuses et a déjà retourné la situation de son pays de manière décisive35.

La capitulation de Munich, contrairement à ce qu’on croit, n’est pas fustigée par lui comme une lâcheté mais plutôt comme une bourde. Il n’y voit pas l’indice d’une décadence de l’Angleterre - concept qu’il refuse de toute sa prose - mais d’une mauvaise pédagogie envers Hitler, ainsi qu’il l’explique au lendemain de l’entrée des Allemands à Prague :

Si les grandes nations de l’Occident n’avaient pas voulu se battre pour la Tchécoslovaquie quand elle était forte, pourquoi s’occuperaient-elles de son sort une fois qu’elle serait entièrement en son pouvoir ? Si elles n’avaient pas voulu se battre pour la Tchécoslovaquie, encore moins le feraient-elles, dans des conditions plus défavorables, pour la Roumanie. Une large voie d’accès, le long de la vallée du Danube, était ouverte vers la Mer Noire. Qui serait désormais assez imprudent et même, à ce qu’il lui semblait, assez illogique pour lui barrer le passage ? On doit admettre que dans son cœur enfiévré il trouve quelque raison de s’être mépris.

L’article, rédigé le 24 mars 1939, après la conversion de Chamberlain à une relative fermeté, est d’abord à l’usage de l’Angleterre : la voie la plus courte, pour Churchill, vers le pouvoir, est un discrédit jeté à petites doses sur le premier ministre. C’est un brave homme un peu inférieur aux circonstances, non pas moralement mais intellectuellement. Il manque non de caractère mais de discernement. Il est donc fréquentable : Churchill veut bien collaborer avec lui au gouvernement en position subalterne, en attendant d’inverser si possible les rôles. Mais si on n’a pas, jusqu’ici, failli moralement, il va falloir tout de même un immense effort pour bander les énergies. Il faut avant tout se persuader qu’on est fort. La conclusion est, pour une fois, prophétique. Elle annonce et la guerre, et la difficile constitution des alliances, et l’aide qu’y apportera le bombardement de l’Angleterre :

Une chose est certaine : les forces opposées au nazisme demeurent, et de loin, les plus fortes, en dépit de tout ce qui s’est passé. Peut-être aurons-nous à affronter une période de souffrances résultant du massacre des non-combattants par l’aviation, mais cette épreuve, si elle est subie avec fermeté, ne fera que sceller la camaraderie de nombreuses nations, unies pour se sauver elles-mêmes et sauver l’humanité de l’emprise d’un tyran.

Ce texte est également fertile en rappels des grands moments de l’histoire anglaise, sous Napoléon bien sûr mais aussi sous Louis XIV, dont les rêves ont été ruinés par le talent et l’opiniâtreté de Marlborough. Hitler, comme le Roi Soleil, a eu tort de spéculer sur la passivité anglaise :

Comment Louis XIV aurait-il pu croire que la même Angleterre qui avait tranquillement contemplé l’occupation par la France de toutes les forteresses belges en 1701, étendrait en 1704 son bras jusqu’au Danube pour y étrangler ses armées ? La désillusion de Hitler ne se limite pas à la résurrection de la puissance de volonté des démocraties occidentales. Toute l’Europe orientale est hostile à l’agression nazie. Au lieu de rester terrifiées par le sort de la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Roumanie, la Turquie, la Grèce, la Bulgarie et - ce qui n’est pas moins important - la Yougoslavie, ont manifesté dans un sursaut leur volonté d’indépendance. Tout le peuple roumain, malgré de sérieuses divisions intérieures, se rassemble pour la défense de sa patrie. Une forte armée occupe les diverses lignes défensives du pays. En arrière, la Turquie et la Russie tendent toutes deux des mains amicales. L’attitude loyale des Soviets en faveur de la paix et l’intérêt évident qu’ils ont à soutenir toutes les résistances à l’avance nazie vers la Mer Noire, apportent un encouragement à tous les États de l’est, aujourd’hui menacés par les rêves du maniaque de Berlin.

Voici donc Churchill, neuf jours après l’entrée de Hitler à Prague, presque en possession de tout l’argumentaire qu’il développera pendant la guerre, une fois au pouvoir. La guerre était évitable avec un peu plus d’union et de lucidité. Maintenant il faut l’envisager résolument et sereinement. Hitler est un tyran aux appétits sans limites, un bagarreur qui ne respecte que la force : il faut lire et ressasser les passages de Mein Kampf qui spéculent sur le déclin des forces vitales de l’Occident, et ne tenir aucun compte de ceux qui proposent une grande alliance à l’Empire britannique sur le dos du reste de l’Europe. La France et la Russie, principales victimes désignées de cette combinaison, doivent être l’objet des soins anglais pour consolider le front qui s’esquisse, et les États-Unis, menacés de leur côté par le Japon, n’ont d’intérêt financier et politique que dans le succès des anti-hitlériens d’Europe.

Reste à apprécier le rôle de Winston dans la crise qui s’ouvre, et va se développer jusqu’à l’entrée en guerre du mois de septembre. Tout d’abord, pèse-t-il de tout son poids dans les négociations anglo-franco-soviétiques qui s’ouvrent en avril 1939 à Moscou, pour qu’elles débouchent sur un accord permettant de sauver la Pologne ? L’avant-dernier texte s’intitule justement « le contrepoids russe » et il est daté du 4 mai. Si au niveau des principes il est très clair, les modalités semblent plus floues. Il faut faire en Europe de l’est un « front » unissant Russie, Pologne et pays baltes, et prévoir des « dispositions militaires efficaces et courageuses ». Cela veut-il dire qu’il faut permettre aux troupes soviétiques de prendre position dans certains couloirs d’invasion, en territoire balte ou polonais ? À cette question précise la réponse churchillienne manque de netteté :

Le peuple britannique ayant, au prix du sacrifice d’habitudes profondément enracinées et respectables, accepté le principe du service militaire obligatoire, a le droit conjointement avec la République française d’inviter la Pologne à ne point opposer d’obstacles à une cause commune. Non seulement l’entière coopération de la Russie doit être acceptée, mais il faut amener à l’association les trois États baltes : Lituanie, Estonie et Lettonie. À ces trois pays qui possèdent des armées totalisant peut-être vingt divisions de troupes courageuses, une Russie amicale, fournissant des munitions et d’autres secours, est essentielle.

« Des munitions et d’autres secours », sous le sceau non pas d’une alliance mais d’une simple « attitude amicale » : voilà qui est non seulement vague, mais diamétralement opposé aux nécessités de l’heure. Pour cette guerre qui peut éclater à tout moment et pour éliminer la menace concomitante d’un rapprochement germano-soviétique, il faut, en ce lendemain de la chute de Litvinov, mettre en avant la question du passage des troupes soviétiques sur le territoire de leurs voisins menacés et certainement pas suggérer qu’une fourniture de munitions suffirait à résoudre le problème.

Ce livre publié par Churchill dans l’été 1939 est très démonstratif de son attitude : il n’est ni pro-français, ni pro-américain, ni pro-soviétique, ni anti-allemand ou même antinazi. Il n’est, encore et toujours, que deux choses : pro-anglais et anticommuniste. C’est, au service de ces deux causes, un inlassable chercheur d’alliés intérieurs et extérieurs. Il souhaite, d’autre part, qu’on les serve intelligemment. Au service de l’Angleterre, pas de nationalisme obtus qui inquiéterait ; contre le communisme, pas d’attitudes primaires, qui conduiraient à réagir devant n’importe quel chiffon rouge agité par les impérialistes allemands ou japonais.

On voit, last but not least, se dessiner à travers ces pages la ligne de conduite qu’adoptera Winston Churchill en matière d’histoire : il ne cherche pas à percer les mobiles des décisions prises par le cabinet britannique avant qu’il y siégeât, il se contente de les expliquer par l’inconscience. Probablement pour préserver l’unité du parti conservateur, et sauver son prestige autant que faire se peut.

Step by step nous montre donc le Churchill politicien, rusé, habile à produire l’argument qui fait mouche à un moment donné. Mais un autre écrit de cette époque, plus mûri et plus ample, nous en dit davantage sur ses tendances profondes.

L’Histoire générale des peuples de langue anglaise

On regrette quelquefois que Winston Churchill ait dû, talonné par ses créanciers, consacrer au milieu des tempêtes internationales autant d’énergie à des travaux d’écriture, tout particulièrement à cette Histoire des peuples de langue anglaise, forgée en hâte au cours de la dernière année d’avant-guerre. Cette coïncidence m’apparaît au contraire particulièrement faste : juste avant de s’embarquer pour son plus grand rôle, il revisite les héros du passé britannique, sans oublier les cousins d’Amérique. Il se leste de tout son héritage : il n’est pas sûr qu’il aurait, sans cela, mené sa barque à bon port.

On peut trouver des précédents à son courage, à sa lucidité, à son habileté ; on peut aussi repérer quelques personnages ultérieurs qui ont déployé de tels traits. Mais Winston offre une particularité unique, qui n’est sans doute pas près de lui être disputée : dans aucun autre pays un homme d’État n’a consacré deux mille pages, juste avant son accession au pouvoir, à juger par le menu la totalité de ses devanciers des siècles précédents. Précisons tout de même qu’il avait des collaborateurs qui, s’ils ne faisaient pas le travail à sa place comme l’ont dit certains malveillants, le dispensaient des recherches préalables à la rédaction.

Cette œuvre, qu’il est souhaitable de lire d’un trait, éclaire on ne peut mieux son action gouvernementale. Il faut s’arrêter un instant sur le titre : il n’y a pas une race britannique, mais des peuples de langue anglaise. Les peuplades préhistoriques et les divers envahisseurs, saxons ou vikings, ont élaboré à partir de leurs affrontements une civilisation caractérisée, outre la langue, par la place du droit et des libertés. Chez Churchill, l’esprit démocratique est loin d’être une concession aux modes du XXe siècle. Il est souvent très dur pour la noblesse : il voit même une chance historique dans les guerres dynastiques du moyen âge, qui ont quasiment anéanti l’aristocratie de l’époque ! Il n’estime guère les Églises et parle du fait religieux, le plus souvent, avec ironie36. Ce qui l’intéresse dans la nation britannique comme dans ses surgeons c’est l’individu, qui peu à peu se fait reconnaître et garantir des droits concrets en endiguant les convoitises des grands et celles de la couronne. Il aborde sans effort les questions économiques, qui viennent naturellement sous sa plume, et s’il vomit Karl Marx au point de passer presque totalement sous silence cet illustre Londonien, il présente de façon tout à fait matérialiste les luttes d’idées, comme des conflits d’intérêts. La différence avec Marx étant, bien évidemment, que ces conflits doivent trouver solution dans des compromis et non dans la disparition des dominants. Dans cette logique, il ne montre aucune prévention envers le syndicalisme et compte au rang des grands Anglais des socialistes non révolutionnaires, comme les Webb ou Ruskin.

Cette somme est écrite dans l’urgence, non seulement vis-à-vis des créanciers, mais vis-à-vis du fascisme et du communisme. Il s’agit de montrer la validité profonde du contrat social britannique, d’inviter les Anglais comme les Américains à ne pas le renier, et la planète à l’adopter, comme infiniment supérieur à ses concurrents. C’est là le principal défi de Winston et, en définitive, sa victoire la plus durable. C’est aussi le fondement de sa résolution : il peut faire prendre aux Iles britanniques des risques mortels, inconcevables à Hitler comme à Pétain et à bien des chefs civils et militaires sur toute la planète. Il survivra bien quelque part un « peuple de langue anglaise », et tout sera pour les oppresseurs à recommencer.

Cela ne va pas sans un certain mépris des deux grandes entités européennes rivales. L’Allemagne est bien absente de ces pages. Tout ce qu’elle a produit de remarquable tient en quelques hommes d’État et quelques grands militaires. Mais elle est surtout mentionnée pour sa grossièreté, et la brutalité de ses dominations. Quant à la France, elle est surtout louée pour son climat et ses paysages ! Churchill est un Anglais de la Côte d’Azur. S’il sait reconnaître, comme on l’a vu, la grandeur de la Révolution, il s’arrête à Danton et exècre la Terreur. Lui que l’on compare volontiers à Clemenceau, il n’a pas en commun avec le Tigre l’idée que « la Révolution est un bloc37 » ! Quant à la Commune de 1871, s’il lui reconnaît, au départ, une motivation patriotique, il lui reproche fort unilatéralement ses meurtres : attitude digne de Thiers, son bourreau. Il a, à propos du moyen âge, une sentence révélatrice. Selon lui, le paysan anglais a gardé de la prédication de Wyclif le goût de la liberté tandis que son confrère français, après la répression des jacqueries du XIVe siècle, entrait dans une « lâcheté » durable :

L’ardent désir et l’attente obstinée d’une réelle liberté ne se trouvaient nullement brisés en Angleterre, malgré tout, et les dispositions comme le caractère du paysan anglais s’offrent ici tout à son avantage, en contraste vivant avec la passivité exténuée que montra la paysannerie française, assommée par la guerre, la famine et les sanglantes répressions de la Jacquerie38.

Il ne reconnaît à la France, en définitive, qu’une spécialité, tout à fait intéressante pour notre propos : sa propension à produire de grands hommes en cas de besoin. Le grand homme, pour lui, c’est quelque chose d’important :

Cette aptitude sublime à s’élever au-dessus des circonstances et du moment, cette vertu qui ne se laisse pas influencer par la victoire ou la défaite, constante jusqu’entre les dents du malheur et sereine au retour du succès, capable dans sa grandeur de donner sa confiance volontaire à des hommes dont les trahisons et les perfidies ne se comptent plus, ce sont là des qualités qui portent le roi Alfred loin au-dessus du chaos de ces guerres barbares,

écrit-il à propos d’Alfred le Grand (871-899)39. Voilà qui nous éclaire sur la façon dont il se voit lui-même. Et en rapprochant cette citation de la phrase qui relève l’aptitude de la France à produire une personnalité forte en cas de besoin, on comprend mieux l’accueil qu’il fera à Charles de Gaulle, soit qu’il ait d’emblée reconnu en lui une illustration de sa thèse, soit que, n’y croyant qu’à moitié, il ait utilisé les précédents de Jeanne d’Arc, Richelieu ou Napoléon pour persuader un entourage sceptique que, cette fois encore, l’histoire se répétait. La question, essentielle au propos de ce livre, sera tranchée à son heure.

Enfin, cette fresque nous renseigne sur ses conceptions de politique intérieure. Comme il a oscillé entre le parti conservateur et le parti libéral, on l’a souvent traité de « girouette », se déterminant pour des raisons d’opportunisme et allant à ceux qui lui promettaient le plus beau poste ministériel. Sa vision de l’histoire anglaise donne à cette attitude des fondements plus honorables. La vérité, c’est qu’il est large d’esprit, et qu’il préfère les hommes qui ont des idées, point trop révolutionnaires cependant, à ceux qui gèrent le quotidien d’un parti. De Peel par exemple, qui au milieu du XIXe siècle provoqua la scission du groupe parlementaire tory en se ralliant au libre-échange, il dit : « Il a fait éclater son parti, c’est vrai ; mais il y a de pires crimes40 ».

La question soviétique

Les trois œuvres qu’on vient d’analyser renseignent d’abondance sur l’évolution de notre héros entre les deux guerres. Mais un point mérite des éclaircissements supplémentaires : sa vision de l’URSS à la veille du déclenchement de la deuxième guerre.

Ses mémoires, publiés en 1948, sont de ce point de vue une lecture recommandable. À cette date, en effet, il n’a aucun intérêt à dissimuler. Le monde est sous le double choc de la contribution majeure de l’État stalinien à sa délivrance, et du déclenchement de la guerre froide. Pour un homme politique anglais, avoir été indulgent envers l’URSS en 1938-1939, c’est avoir perçu avec acuité les conditions de l’indépendance nationale. Avoir pris ses distances avec elle au cours de la même période, c’est s’être méfié à bon droit d’une ambition satanique, toute disposée à prendre le relais de celle de Hitler. Tout est donc avouable, ou presque.

Nous avons vu Churchill, le 27 novembre 1936, poser ses conditions à Staline : pour qu’une alliance soit envisageable, il faudrait que la Russie renonce à exporter sa révolution. Staline se garde de donner une telle assurance, mais en insistant, par l’intermédiaire de Litvinov, sur la sécurité collective, en donnant des signes et des gages comme la fin brutale, en France, de l’action antimilitariste du parti communiste (cf. infra p. 165), il capte la confiance de Churchill, qui estime la partie jouable à ses côtés et le fait savoir.

À la veille de Munich, il accepte de relayer une ouverture de Litvinov auprès de Halifax, par l’intermédiaire de l’ambassadeur Maisky. Il relate le fait en l’entourant de considérations révélatrices :

Dans l’après-midi du 2 septembre, je reçus un message de l’ambassadeur soviétique me disant qu’il aimerait venir me voir immédiatement à Chartwell pour une affaire urgente. Depuis quelque temps, j’étais en relations personnellement amicales avec M. Maisky qui, d’autre part, rencontrait très souvent mon fils Randolph. [...] Avant qu’il fût allé bien loin dans son exposé, je m’étais rendu compte qu’il me faisait une telle communication, à moi, simple particulier, parce que le gouvernement soviétique préférait cette voie à celle d’une offre directe au Foreign Office, qui aurait pu essuyer un refus41.

La conversation porte entièrement sur le problème du refus roumain et polonais de laisser passer des troupes soviétiques venant secourir la Tchécoslovaquie. Litvinov est d’avis que les Roumains seraient plus maniables que les Polonais, et qu’il suffirait pour les décider d’une réunion du conseil de la SDN. Litvinov conjure les Anglais de faire vite : il ne s’agit pas d’attendre que l’agression soit un fait accompli mais de la prévenir, en faisant jouer la notion de « danger de guerre » pour désigner l’agresseur et mettre les pays adhérents de la Société en mesure de le combattre, et en demeure de le faire.

Après Munich cependant, un seul débat sur l’alliance soviétique a lieu aux Communes, le 19 mai 1939. Winston intervient mais, comme dans son article du 4 cité plus haut, il est aussi ferme sur les principes que vague sur les modalités. Il cisèle quelques formules dont la postérité appréciera l’ironie, mais n’aborde pas la question du passage des troupes soviétiques en Pologne ou en Roumanie :

[...] On me dira : « Faut-il avoir confiance dans le gouvernement des Soviets ? » Mais je suppose qu’à Moscou on dit : « Faut-il avoir confiance dans Chamberlain ? » Il nous est permis de dire, je l’espère, que la réponse à ces deux questions est affirmative.

Nul ne tient à s’associer [...] à une politique incertaine. Le gouvernement doit se rendre compte qu’aucun des petits États d’Europe orientale ne pourrait soutenir une guerre, même pendant un an, sans avoir derrière soi l’appui total et ferme d’une Russie amie. [...] (souligné par moi)

Le gouvernement de Sa Majesté a depuis longtemps négligé nos défenses, il a abandonné la Tchécoslovaquie et tout ce qu’elle signifiait au point de vue militaire, il a, sans avoir examiné au préalable les aspects techniques de la question, pris des engagements relatifs à la défense de la Pologne et de la Roumanie. S’il refuse maintenant l’aide indispensable de la Russie et nous conduit ainsi par le pire de tous les chemins vers la pire de toutes les guerres, alors il n’aura guère mérité la confiance, ni, je dois l’ajouter, l’indulgence que lui ont témoignée ses compatriotes42.

C’est tout. Winston ne sera jamais plus précis. On cherche en vain dans toutes ses prises de position de 1939 l’idée qu’il est urgent d’obtenir le consentement de la Pologne à l’entrée des troupes soviétiques. Dans ses mémoires, Churchill adopte, d’une manière qui ne lui ressemble guère, la thèse fataliste que rien, au fond, ne pouvait compenser Munich dans l’esprit des maîtres du Kremlin. Il dit que son propre discours du 19 mai venait « trop tard » et récidive à propos de la mission Strang (12 juin) :

Quoi qu’il en soit, tout venait maintenant trop tard. Il s’était passé bien des choses depuis que M. Maisky avait été envoyé à Chartwell pour me voir en août 1938. Il s’était passé Munich. Hitler avait disposé d’une année de plus pour mettre au point son armée. Ses fabriques de munitions, avec le renfort des usines Skoda, étaient en pleine activité. [...] Le gouvernement des Soviets était certain que la Pologne le haïssait et aussi qu’elle n’était pas en mesure de résister à une attaque allemande. Il était toutefois parfaitement conscient des dangers qu’il courait et de la nécessité de gagner du temps pour réparer les ravages qui avaient décimé son haut état-major43.

La thèse est originale dans sa banalité. Là où l’anticommunisme ordinaire dit que Staline avait opté depuis longtemps pour l’Allemagne par une sorte de pente naturelle, Winston dit qu’il avait opté depuis longtemps pour l’Allemagne et qu’il avait bien raison. Les autres insinuent qu’il y avait une parenté idéologique à la base du rapprochement des deux dictatures. Winston dit seulement qu’il y avait un gâchis diplomatique. Il est donc plus prêt que d’autres conservateurs à considérer ce rapprochement comme provisoire. Beaucoup stigmatiseront une alliance germano-soviétique. Lui n’y verra jamais qu’un accord de non-agression, lourd de peurs réciproques. Il sera attentif aux signes d’une rupture, il l’espérera vite et y travaillera fort. En attendant, c’est le dossier sur lequel il se désolidarise le moins de Chamberlain et de son parti.

Le seul belliciste ?

Winston Churchill est, nul ne le contestera, l’archétype du bellicisme, version 1939 : quelqu’un qui veut débarrasser la planète du régime nazi et ne refuse, pour cela, aucun concours, souhaitant nommément celui de l’URSS. Notons tout de même qu’il tiendra toujours à caractériser la seconde guerre mondiale comme « la plus évitable de toutes44 ». Il raisonne alors en pompier : c’est la négligence de Chamberlain qui a permis l’incendie, c’est-à-dire une domination nazie qui ne pouvait plus reculer que devant la force - mais il ne discute pas un seul instant de la nécessité de l’éteindre, en luttant de toutes ses forces contre lui, et de ne pas temporiser en essayant, par exemple, de le détourner vers d’autres.

A-t-il des émules en Angleterre ? Des noms viennent à l’esprit : Eden, Vansittart et Cooper principalement. Puis quelques seconds rôles : Amery, Spears, Macmillan... Mais il faut observer que ces gens ne forment pas un parti, et moins encore un parti churchillien. Il faut aussi noter que les trois premiers sont plus que compromis dans la politique d’appeasement. Ils y ont tenu les premières places. Eden et Vansittart ont dirigé le Foreign Office, en qualité de ministre et de premier sous-secrétaire, jusqu’au début de 1938. Vansittart, que tout le monde appelle « Van », se voit relégué le 1er janvier dans un poste honorifique où il reste informé et influent, mais n’est plus en charge des affaires, et Eden démissionne le 20 février. Quant à Duff Cooper, il est à l’Amirauté, dont il démissionne au lendemain de Munich. Macmillan, député conservateur d’une quarantaine d’années, est assez écœuré par ces aînés, au point qu’il ne craindra pas d’écrire dans ses mémoires, lui qui a succédé à Eden en 1957 au poste de premier ministre, que seuls en 1940 Churchill et Amery étaient dignes du poste, pour n’avoir pas été aux affaires depuis longtemps45. Autre indice : Vansittart, interrogé sur ce sujet le 28 mars 1940, soit six semaines avant l’événement, écarte Chamberlain et Halifax mais balance entre Winston... et Sir Samuel Hoare, au motif que cet ennemi juré de Churchill, le seul appeaser qu’il éloignera sans tarder, en le nommant ambassadeur à Madrid, avait fait preuve de courage et d’abnégation au moment de l’affaire d’Éthiopie en cosignant avec Laval un plan de partage du pays agressé46. Il faut dire que Van est un antinazi très pro-mussolinien, qui ne dédaigne pas non plus les contacts avec les Allemands antinazis - lesquels, curieusement, ne fréquentent guère Churchill.

Beaucoup plus qu’une opposition cohérente à la politique de Chamberlain, on trouve dans l’Angleterre de ce temps une nébuleuse d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires hésitant sur la marche à suivre, ayant chacun sa petite recette pour faire, à certains moments et sur certains points, des choix un peu différents de ceux du cabinet47. Mais rien qui ressemble, de près ou de loin, au formidable défi lancé à l’obsédé de Berchtesgaden par le jardinier de Chartwell.

Churchill et l’atome

Il nous faut enfin, comme nous y invitent les dernières pages de ses souvenirs d’avant-guerre, présenter ses sentiments sur l’éventualité de voir le conflit se terminer par un choc nucléaire.

La fission de l’atome a été découverte en novembre 1938 par l’Allemand Otto Hahn, l’idée qu’elle pouvait déboucher sur une réaction en chaîne par le Français Joliot-Curie en février 1939. Il est saisissant de voir avec quelle rapidité les découvertes scientifiques se propagent, en dépit des préparatifs de guerre. C’est qu’aucun dirigeant politique ou militaire ne s’y intéresse alors. Dans la communauté scientifique, cependant, l’éventualité de voir la fission permettre une bombe de grande puissance est passionnément débattue, et la grande presse commence à prendre le relais des revues spécialisées.

Renseigné par Lindemann, Churchill réagit alors en étalant son scepticisme. Il écrit le 5 août au ministre de l’Air Kingsley Wood, en escomptant que sa prose tombera sous l’œil de Chamberlain :

Il y a quelques semaines un journal du soir publia une information sensationnelle selon laquelle une formidable quantité d’énergie pourrait être libérée de l’uranium, grâce à une suite de réaction en chaîne, récemment découverte, qui se produit quand ce type particulier d’atome vient à être désagrégé par les neutrons. À première vue, cela semblerait présager la naissance de nouveaux explosifs, doués d’un pouvoir dévastateur exceptionnel. C’est pourquoi il est essentiel de bien comprendre qu’il n’y a aucun danger de voir cette découverte (quel que soit par ailleurs son intérêt scientifique et peut-être, ultérieurement, son importance pratique) produire des résultats susceptibles d’être mis en œuvre sur une vaste échelle avant plusieurs années.

Il y a lieu decroirequedes bruits seront lancés à dessein, en cas de tension internationale aiguë, au sujet d’une application de ce procédé, application qui amènerait la création d’un nouvel explosif secret, d’une force terrible, capable de raser Londres. Il n’est pas douteux que des tentatives seront faites par la cinquième colonne pour nous amener, au moyen de cette menace, à accepter une nouvelle abdication. Pour cette raison, il est urgent d’exposer la vérité des faits.

D’abord, selon les avis les plus autorisés, seul un constituant secondaire de l’uranium permet de provoquer cette réaction et il serait nécessaire d’entreprendre l’extraction du minerai avant que des résultats importants puissent être obtenus. Ce sera l’affaire de plusieurs années. Deuxièmement, la chaîne de réactions n’est possible que si l’uranium est concentré en grandes quantités. Dès que l’énergie est libérée elle provoque une explosion accompagnée d’une faible détonation, trop tôt pour que puissent être obtenus des effets d’une réelle puissance. Cet explosif serait peut-être aussi efficace que ceux dont nous disposons actuellement, mais il est douteux qu’il le soit beaucoup plus. Troisièmement, de telles expériences ne peuvent être réalisées à une petite échelle. Or, si elles l’avaient été avec succès sur une vaste échelle (c’est-à-dire si elles avaient donné les résultats dont on nous menacera si nous refusons de céder au chantage) il aurait été impossible de les tenir secrètes. Quatrièmement, seule une quantité relativement faible de l’uranium existant sur les territoires de ce qui fut autrefois la Tchécoslovaquie se trouve sous le contrôle de Berlin.

Pour toutes ces raisons, la crainte que cette découverte ait fourni aux nazis un nouvel explosif - à la fois tenu secret et d’une puissance terrifiante - pour anéantir leurs ennemis, est évidemment dénuée de tout fondement. Sans doute répandra-t-on à mots couverts des bruits sinistres, sans doute des rumeurs vont-elles être propagées avec insistance pour tenter de semer l’épouvante, mais il faut espérer que nul ne s’y laissera prendre48.

Le remarquable travail de Thomas Powers49 nous permet à présent de juger ces lignes : elles offrent un exemple accompli de l’acrobatie churchillienne, et des risques qu’elle impliquait. Certaines de ses considérations sont vraies - toutes celles qui tendent à montrer que le danger n’est pas immédiat. D’autres, en revanche, rassurent à bon compte et fallacieusement, ainsi l’idée que les mines tchèques, sises à Joachimsthal, seraient inaccessibles aux Allemands.

Soucieux de justification, l’auteur des Mémoires croit bon de commenter :

Cette prédiction était d’une justesse remarquable. Et ce ne furent pas, en effet, les Allemands qui ouvrirent la voie. Ils firent même fausse route puisse qu’ils avaient pratiquement négligé les études sur la bombe atomique pour poursuivre la réalisation des fusées ou des avions sans pilote, au moment où le président Roosevelt prenait avec moi des décisions et concluait des accords mémorables dont nous reparlerons en temps voulu et qui avaient pour objet la fabrication de bombes atomiques sur une vaste échelle50.

Mais ici, il s’abuse complètement. Les Allemands ont été bien près de mettre à profit leur position d’avant-garde dans la physique théorique et de se lancer très tôt dans des programmes forts dangereux. S’ils ne l’ont pas fait, on le doit uniquement à l’époustouflante duplicité de leurs deux plus grands physiciens, Werner Heisenberg et Karl Freidrich von Weizsäcker (le fils du secrétaire d’État). Tous deux membres de cette élite impérialiste qui souhaitait un agrandissement de l’Allemagne tout en pensant se débarrasser, à un moment ou à un autre, des nazis et de leur antisémitisme systématique, ils applaudirent aux victoires militaires de 1940-1942, tout en décidant de priver Hitler de l’arme atomique ; ils acceptèrent donc d’être à la tête d’un programme de recherches militaires et le conduisirent sur des voies de garage... en utilisant les arguments mêmes de la lettre de Churchill, en grossissant les difficultés théoriques et pratiques de la fabrication d’une bombe nucléaire. Discrets pendant la guerre pour des raisons évidentes, ils le restèrent ensuite jusqu’à leur mort en vertu de considérations que Powers a dégagées : désirant participer au redressement de l’Allemagne après la guerre, ils ne tenaient pas à passer pour les responsables de sa défaite. Or ils l’étaient doublement, en raison non seulement de leur sabotage mais de la panique que leur génie scientifique et leurs convictions impérialistes, connus outre-Atlantique, y avaient provoquée : elle explique, à elle seule, la frénésie avec laquelle fut menée, en visant l’Allemagne et non le Japon, la recherche nucléaire, sous l’autorité militaire du général Groves et la férule scientifique d’Oppenheimer.

Une fois au pouvoir, Churchill mettra comme il l’indique, les bouchées doubles en matière nucléaire, par exemple en juin 1940 lorsqu’il aidera Joliot-Curie et son ministre Dautry à soustraire aux Allemands une importante quantité d’eau lourde, indispensable aux recherches. Mais sa position d’août 1939, dictée par le souci prioritaire d’ôter à Chamberlain un argument contre l’entrée en guerre, s’apparente à un exercice de trapèze sans filet et aurait pu avoir comme conséquence, sans l’action de Heisenberg, un fatal retard.

Conclusion

Winston Churchill place donc très haut sa mise et celle de son pays. Il sera l’homme de la grande tempête et si elle n’éclate pas, ou trop tard, il restera dans l’histoire comme un visionnaire excentrique qui a gâché de ses mains sa carrière. Si elle éclate tout n’est pas simple pour autant : il récoltera des concours et des fidélités à profusion, mais aussi des haines et des jalousies. Beaucoup, en Angleterre comme ailleurs, tarderont à reconnaître leurs erreurs, à s’avouer que le rôle épique brossé par Winston pour son pays a bien sa place au XXe siècle, que l’idéal et l’enthousiasme, et non une frileuse temporisation, sont le seul antidote de la mystification nazie.

Le présent livre a pour objet, entre autres, d’exploiter une source mise depuis peu à la disposition du public : le journal tenu par John Colville, publié à Londres en 1985. Ce gentleman, après une riche carrière dans les fonctions officielles et les affaires privées, agrémentée de quelques livres sur Churchill dont il fut l’exécuteur testamentaire, s’est décidé, à l’âge de 70 ans, à divulguer cet écrit d’époque, réalisé au moment où ses relations l’avaient propulsé, peu après ses études, au poste de secrétaire du premier ministre - Chamberlain, en l’occurrence. On peut y suivre en direct la conversion à Churchill de tout un pays et, d’abord, de l’auteur. Au départ, la circonspection est de règle :

Dimanche 1er octobre 1939.

Nous avons dîné avec Dorothy Cambridge et entendu le discours inspiré de Winston à la radio. Il donne de l’assurance, à n’en pas douter, et je le soupçonne de vouloir devenir premier ministre avant la fin de la guerre. Toutefois, à en juger par son passé peu convaincant et son instabilité, il pourrait, dans ce cas, nous conduire sur les voies les plus dangereuses. Mais il est le seul homme du pays qui inspire une sorte de respect universel, et peut-être avec l’âge a-t-il perdu de sa témérité51.

Colville n’est pas au bout de ses émotions : l’âge, loin d’assagir le héros malheureux des Dardanelles, l’a au contraire convaincu qu’il ne doit faire confiance qu’à lui-même et à ses intuitions.

Quant aux Français, comment n’auraient-ils pas partagé ces préventions ? À tous, civils et militaires, Winston ne pouvait apparaître que comme un bonhomme sympathique, chaleureux, féru d’inventions militaires, sensible au danger allemand, mais vieillissant et marginal. Les adversaires les plus résolus de Hitler rêvaient, peut-être, de le voir balayer l’appeasement et former un nouveau cabinet. La raison leur commandait de n’y point compter. L’étude de la presse, à la veille comme au lendemain du 10 mai 1940, le confirmera. Et celui des publicistes du temps qui paraît le plus près de lui accorder un avenir politique de premier plan. Bertrand de Jouvenel ne le fait pas pour des raisons très pures :

Les salons de l’ambassade d’Angleterre sont presque vides. Dans celui-ci, deux hommes seulement, discutant avec chaleur : le plus petit a jeté la jambe droite sur la gauche et se tient la cheville en parlant. Sous la verrière, autour d’une table d’osier, quatre hommes sont assis. Enfin, près du buffet, voici un petit groupe debout, serrant contre le mur le « lion » de la soirée.

Nommons les personnages.

Dans le premier salon, Paul Reynaud et Alexis léger. Autour de la table d’osier, Daladier, Chautemps, Bastid, Mandel. Enfin, celui qui pérore, le dos au mur, cerné par des auditeurs dont les plus éloignés se haussent sur la pointe des pieds, c’est Winston Churchill.

Lorsqu’un peintre officiel réunit ainsi les notables d’une époque dans une toile, on raille le caractère convenu de sa composition.

L’Histoire ressemble beaucoup plus qu’on le croit aux tableaux historiques.

Approchons de Winston Churchill.

De taille au-dessus de la moyenne, l’homme paraît petit à cause de l’épaisseur des épaules et parce qu’il tient la tête penchée en avant. Penchée comme celle d’un taureau qui va charger.

Churchill a les mains nouées derrière le dos et ses yeux très bleus menacent son plus proche interlocuteur. Celui-ci bafouille, croyant qu’une réplique imprudente lui a valu ce regard. Mais non. Ce que Winston Churchill ne pardonne pas à l’homme, c’est de former un tampon de chair qui obstrue le passage. Il ne parle à son aise qu’en marchant, tête baissée, les mains derrière le dos. Il aime aller et venir à grands pas, bousculant les meubles. Après une conversation vraiment importante, son valet ramasse une chaise à la patte cassée, un guéridon écrasé.

Rien chez lui du « flegme anglais ».

[...]

C’est un Romain de Shakespeare. Estimant justement sa vigueur propre et la puissance de son pays, il avoue, et pour lui-même et pour sa patrie, un appétit de dominer dont beaucoup feignent d’être scandalisés. Le goût du jour exige qu’un homme d’État se prétende l’égal d’un pasteur méthodiste et que l’Empire britannique écoute la voix de la Bolivie. Churchill sourit à ces momeries52.

Bertrand de Jouvenel, jeune journaliste alors impressionné par le fascisme, ne croit pas si bien dire en parlant de « tableau historique » : s’il donne à Churchill une place de choix parmi les sommités du temps53, ce n’est pas par prescience de l’avenir mais en fonction d’une vision tronquée du passé. Il a pour cible la SDN, et sait gré aux dictateurs d’avoir pourfendu cette « illusion ». En Churchill il salue, à tort, un militariste qui ne jurerait que par la force. Il ignore ou veut ignorer qu’il a longtemps cru en l’organisation internationale et reste partisan de la sécurité collective.

Mais cette voix, en 1936, est déjà isolée. En 1939, l’âge et surtout les défaites politiques infligées par Chamberlain paraissent réduire plus que jamais les chances d’un ministère Churchill. Il faut être lui pour y croire encore.

Notes

1 Sur tout ceci, cf. Randolph Churchill, Churchill, t. 1, tr. fr. Stock 1968, p. 35-44.

2 Cf. William Manchester, Winston Churchill, t. 2, Boston 1988, tr. fr. Laffont 1990, p. 27-56.

3 Cf. extraits de presse cités par Randolph Churchill, Churchill, t. 2, tr. fr. Stock 1969, p. 336-337. 4 Cf. Jean Guiffan, Churchill, Masson 1978 p. 35.

5 Cf. Churchill, La crise mondiale, t. 1, tr. fr. Payot 1923, p. 297-332.

6 Cité par Christofer Sykes, Nancy, Collins, 1972, p. 208. 7 Cité par Jean Guiffan, op. cit., p. 66.

8 Sur tout ceci, cf. W. Manchester, op. cit., t.1, Boston, 1983, tr. fr. Laffont, 1985, p. 561-569.

9 Cf. W. Manchester, op. cit., t.2, p. 219-221.

10 Churchill, La deuxième guerre mondiale, livre 1, L’orage approche, t.1, D’une guerre à l’autre, tr. fr. Plon, 1948, p. 223.

11 Duc de Windsor, Histoire d’un roi, tr. fr. Amiot-Dumont, 1951, p. 465.

12 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 84-85.

13 The Missing Years, Londres 1957, p. 196.

14 Sur leurs réactions, cf. D.C. Watt, op. cit., p. 89.

15 W. Churchill, Great Contemporaries, 2e édition, Londres 1941, p. 221-230.

16 Step by step, Londres, 1939, tr. fr. Journal politique 1936-1939, Amiot-Dumont, 1948, p. 107 ; note ajoutée au moment de la publication

17 Date donnée par Manchester, op. cit., t.2, p. 250.

18 Mais il indique qu’il a déposé sur le moment un compte rendu au Foreign Office.

19 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 228.

20 Ibid., p. 30.

21 Différentes versions dans la biographie officielle de Churchill : Martin Gilbert, Winston S. Churchill, t.5, Prophet of Truth (1922-1939), Londres, 1976, p. 555. Le t.6, Their Finest Hour, a été publié à Londres en 1983.

22 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 225.

23 Aux éditions Payot, ainsi que les suivantes.

24 La crise mondiale, op. cit., t. 1, p. 241-242.

25 Ibid., p. 174

26 Prophet of Truth, op. cit., p. 121-125.

27 Step by Step, op. cit., p. 45.

28 Cf. W. Manchester, op. cit., t. 1 p. 644-646.

29 Martin Gilbert, op. cit., t.5, p. 76.

30 Step by Step, op. cit., p. 51, 10 août 1936.

31 Ibid., p. 47.

32 Ibid., p. 117, à la date du 16 août 1937.

33 Ibid., p. 122.

34 Ibid., p. 135, article du 25 juin 1937.

35 Ibid., p. 270.

36 Sur les sentiments religieux de Churchill, cf. Randolph, op. cit., t.1, p. 165 et 416, et W. Manchester, Winston Churchill, t.1, op. cit., p. 158-159.

37 Journal officiel, 30 janvier 1891.

38 Histoire générale des peuples de langue anglaise, op. cit., t.1, p. 365.

39 Ibid. t.1, p. 113. Les dates sont celles du règne.

40 Ibid. t.4, p. 59.

41 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 301.

42 Ibid., p. 382-384.

43 Ibid., p. 397.

44 Cf., par exemple, D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 16.

45 Macmillan, La grande tourmente, Plon, 1967, p. 125.

46 W.P. Crozier, On the Records, Londres, 1973, p. 142.

47 Cf. le tableau des nuances du Foreign Office tracé par Zara Steiner, in La puissance en Europe, op. cit., p. 55-71.

48 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 393-394.

49 Le mystère Heisenberg/L’Allemagne nazie et la bombe atomique, New-York, 1993, tr. fr. Albin Michel, 1993.

50 D’une guerre à l’autre, op. cit., p. 394.

51 John Colville, The Fringes of Power, Londres, 1985, p. 31.

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