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LES EPOUSAILLES TERMINALES
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Chapitre 14 des "Tentatrices du diable"

mardi 31 janvier 2006, par François Delpla

un sommaire qui en dit long

Eva Braun avait continué, pendant la guerre, de cheminer imperceptiblement vers son objectif. Elle résidait ordinairement au Berghof et s’y sentait de plus en plus à l’aise. Tout en restant discrète et modeste, elle apparaissait en certaines occasions, notamment lors des repas, de plus en plus comme une maîtresse de maison. Christa Schröder, fine observatrice, a fait là-dessus, en 1949, des révélations que rien n’est venu démentir :

Elle n’apparaissait aux côtés de Hitler que quand celui-ci recevait en petite société. [...] Pour chaque repas, Hitler changeait d’invité d’honneur, mais, à table, Eva était invariablement assise à sa gauche. Au moment de quitter la table, Hitler lui baisait toujours la main d’abord, et seulement ensuite à sa voisine de droite. Pendant les repas, Eva Braun se mêlait très peu à la conversation, du moins dans les premières années. Plus tard, quand elle eut acquis plus d’assurance, elle y prenait part suivant son humeur du moment. Je la voyais s’énerver chaque fois que Hitler continuait à discourir sur un de ses thèmes favoris au lieu de quitter la table, une fois le repas terminé. Elle manifestait ostensiblement son impatience. Pendant les années de guerre, sûre de l’ascendant qu’elle avait pris sur Hitler, elle osa même lui lancer des regards réprobateurs ou demander à haute voix l’heure qu’il était. Hitler interrompait alors brusquement son monologue et levait la table en s’excusant de son bavardage1.

Eva n’était pas, comme on l’écrit parfois, cloîtrée par son amant. Pendant ses absences, elle vivait et voyageait, donnant libre cours à ses goûts pour le ski, la danse et la mode. Elle n’ébruitait pas leurs relations et, semble-t-il, ne profitait pas de ses voyages pour voir d’autres hommes, ni n’en invitait au Berghof. Elle y conviait, au contraire, une société féminine que le Führer appréciait. Il aimait la compagnie de sa sœur Gretl1, de son amie Herta Schneider, née Ostermeier, mère de deux fillettes qui toujours l’accompagnaient2, et surtout de Marion Schönmann (1899-1981), liée à la fois à Eva et à Erna Hoffmann, la deuxième épouse de Heinrich. Autrichienne de naissance et pourvue de connaissances étendues sur l’art viennois, elle passe pour l’une des personnes qui contredisaient le plus souvent Hitler en public. Il s’ensuivait des disputes et des silences boudeurs, mais point de disgrâce3.

Et voilà qu’au début de juin 1944, quelques jours avant le débarquement de Normandie et quelques semaines avant l’événement plus angoissant pour elle qu’est l’attentat du 20 juillet contre Hitler, Eva Braun se met à copier une manie du Führer : elle devient une marieuse. Le général SS Hermann Fegelein, officier de liaison de Himmler auprès du Führer après avoir dirigé une unité de « nettoyage », coupable de nombreux meurtres de Juifs en URSS4, faisait depuis le début de 1944 tourner les cœurs sur l’Obersalzberg, y compris celui d’Eva, qui confia que, si elle l’avait connu dix ans plus tôt, elle aurait demandé à Hitler de la libérer de ses engagements envers lui1. Elle le poussa dans les bras de sa jeune sœur Gretl et organisa, « comme si c’étaient les siennes2 », les noces, qui eurent lieu le 3 juin. Hitler était présent, Himmler et Bormann furent les témoins et la jeune femme fut bientôt enceinte.

Cependant, il est un aspect de la vie d’Eva que Christa Schröder n’évoque pas et qui l’est par d’autres : son niveau culturel. La secrétaire elle-même, il est vrai, se piquait de philosophie et se vante, dans Douze ans auprès d’Hitler, d’avoir causé de Schopenhauer avec son employeur, mieux, d’avoir compris toute seule et de lui avoir fait remarquer qu’une de ses tirades venait tout droit d’un livre du philosophe3. Quant à la jalouse Henriette von Schirach, qui ne se prenait pas, elle non plus, pour une illettrée, elle prétend qu’Eva occupait le plus clair de son temps à confectionner un fichier de ses innombrables toilettes4. Or ceux qui nous informent sur ses connaissances sont précisément ceux qui, dans l’entourage de Hitler, étaient chargés des questions culturelles. C’est tout d’abord (par ordre de publication) le chef de presse Otto Dietrich qui, devenu très critique envers le dictateur après avoir été idolâtre, écrit en 1955 qu’elle était « jolie, gaie, cultivée5 ». Puis c’est Goebbels en personne, jusque-là fort discret dans son journal sur l’amie de son chef, qui la découvre le 24 juin 1943, à la faveur de leur première conversation particulière6 :

[...] Elle me fait la meilleure impression. Sa culture et sa clarté d’esprit sortent de l’ordinaire ainsi que sa maturité de jugement en matière artistique. Elle sera sûrement pour le Führer un appui de valeur. Elle est très peu satisfaite de la représentation de Sainte Jeanne au théâtre d’État. On1 m’avait déjà dit qu’elle ne méritait pas la réputation qu’on lui fait en général. J’indique à Eva Braun une série de nouveaux livres que je lui recommande vivement de lire.

Il indique ensuite qu’elle a montré le plus vif intérêt au récit d’une visite à Goebbels de Knut Hamsun, l’écrivain norvégien fort entiché du nazisme, car elle le lisait elle-même assidûment depuis un an. Puis, le 9 août 1943, après avoir transcrit les blâmes de Hitler au sujet d’Henriette von Schirach qu’on a lus plus haut, il indique que le Führer lui-même a fait une comparaison favorable à l’ancienne employée de Hoffmann, aux dépens de sa fille :

Le Führer oppose à cela, de la plus louangeuse manière, l’attitude calme, intelligente et objective d’Eva Braun. J’ai aussi appris à la connaître d’après son jugement sur la représentation de Sainte Jeanne au théâtre d’État de Berlin. Eva Braun est une jeune fille intelligente, qui compte énormément pour le Führer.

Une anecdote confirme à la fois son intelligence, son souci d’acquérir un statut, sa capacité de contredire son homme et son humour. Ayant appris que Hitler, en public, se vantait de n’avoir « pas de vie privée2 », elle dit et répéta souvent à son entourage, y compris devant l’auteur de la formule : « Je suis “Pas de vie privée3” ! »

Ces aperçus permettent de nuancer non seulement la réputation de frivolité d’Eva mais l’affirmation fréquente qu’elle profitait de sa position sans songer une seconde aux circonstances historiques. Car les livres, quand ils en parlent, présentent généralement de façon sarcastique ou apitoyée l’attitude vis-à-vis de la guerre mondiale de cette égoïste qui aurait poursuivi des buts personnels quand le sort de l’humanité était en jeu. Or cette attitude ne se caractérise ni par l’indifférence, ni par la neutralité. Les lettres qu’elle écrit pendant le conflit1 montrent de l’enthousiasme puis de l’inquiétude et, enfin, dans les derniers mois, un optimisme rageur et sectaire qui n’a rien à envier à celui de Hitler, sinon qu’il est peut-être plus sincère, du moins au début de cette chaotique période. Eva donne parfois l’impression de relayer bêtement les tirades qu’Adolf déverse dans l’oreille de ses visiteurs - et qui remontent le moral de plus chevronnés qu’elle. Elle s’efforce de croire jusqu’au bout que la situation pourrait se retourner. Elle combat les propos pessimistes en disant qu’ils sont passibles de lourdes sanctions et n’a pas l’air de s’en indigner. Elle va jusqu’à dire à sa sœur Ilse, qui a quitté en catastrophe son appartement de Breslau à la veille de l’entrée des Russes, qu’il est heureux qu’elle en ait gardé la clé car elle pourra y retourner dans une quinzaine2.

La foi naïve en la victoire dont elle a peut-être fait preuve a été remplacée à coup sûr, plusieurs semaines avant l’échéance, par une froide lucidité. La jeune femme avait rédigé son testament dès octobre 1944 et les témoignages de Traudl Junge, de Speer et de quelques autres sur son état d’esprit lorsqu’elle vient s’enfermer dans le bunker berlinois sont difficilement récusables1 : elle regardait son destin en face dès son arrivée, le 7 mars 19452. Tout en espérant sans doute encore la victoire, elle avait fait le nécessaire pour partager le sort de son amant, quel qu’il fût. Même si celui-ci dramatise un peu le tableau en écrivant dans son testament qu’elle est alors entrée dans une « ville déjà presque assiégée ».

Il avait d’ailleurs dit à Goebbels, le 31 janvier, d’après le journal de ce dernier, qu’elle voulait partager son sort à Berlin, ce qui prouve que lui-même avait l’intention arrêtée d’y rester, bien avant qu’il ne l’annonçât à ses ministres puis à la nation, les 22 et 23 avril (cf. infra). Goebbels ajoute : « Le Führer prononce à son sujet des mots profondément admiratifs et reconnaissants. »

Le contexte politico-militaire de ces dernières semaines est connu. Début février, la conférence de Yalta entre Roosevelt, Staline et Churchill a coordonné l’assaut final contre l’Allemagne et dessiné son partage en quatre zones d’occupation. Les Soviétiques, qui tiennent déjà la Prusse-Orientale, sont d’abord les plus menaçants mais, le 7 mars, la prise du pont de Remagen permet aux Alliés de l’ouest de se précipiter vers le cœur du pays. Leur commandant en chef, Eisenhower, reste sourd aux objurgations de Churchill qui voudrait le pousser, toute affaire cessante, en direction de Berlin pour y devancer les Soviétiques. Ceux-ci poursuivent une progression méthodique vers la capitale, précédés par des millions de réfugiés. La dernière festivité nazie a lieu le 20 avril, pour le cinquante-sixième anniversaire du Führer. On le couvre de cadeaux et de vœux, sans doute un peu moins que d’habitude, mais les difficultés des transmissions expliquent davantage cette baisse qu’une désaffection des citoyens envers sa personne. Plusieurs cérémonies ont lieu : il reçoit d’abord les vœux de son personnel puis ceux des chefs militaires, remonte à l’air libre (ce sera la dernière fois) pour décorer quelques très jeunes soldats avec un pauvre sourire (la scène est connue par une photo souvent reproduite), esquisse un petit discours devant Goebbels, Bormann, Himmler et quelques autres ministres, et enfin redescend dans le bunker où se tient une réunion avec les dirigeants présents à Berlin, qui tous l’assurent de leur loyauté.

Une seule route reste alors ouverte, vers le sud-ouest. Beaucoup essaient de convaincre Hitler de quitter Berlin mais, à la surprise générale, il refuse de partir dans l’immédiat et, pour l’avenir, réserve sa décision. Cependant, beaucoup de chefs organisent leur propre repli, sans opposition de sa part, à commencer par Göring qui part le soir même pour Berchtesgaden. Cette zone montagneuse est, en effet, pour l’heure, l’une des moins menacées et, jusque-là, tout le monde croyait que s’y jouerait le dernier acte. Finalement, dans l’après-midi du 22, Hitler annonce sa décision de rester dans la capitale quoi qu’il arrive et la radio répercute la nouvelle le lendemain1, ajoutant que Goebbels, en tant que Gauleiter de Berlin, a pris la même résolution. En annonçant la sienne, Hitler a dit à son personnel qu’un avion était à sa disposition et que chacun était libre d’y prendre place. Comme Eva était présente et que ce discours semblait aussi s’adresser à elle, elle était allée, nous dit Traudl Junge, lui prendre les mains et lui dire en souriant : « Mais tu sais que je resterai avec toi, je ne me laisse pas chasser ! » Alors on l’avait vu, pour la première fois, l’embrasser sur la bouche1.

Quant à Traudl, elle explique sa décision en quelques lignes derrière lesquelles il est aisé de deviner, sinon un sentiment amoureux, du moins une sensibilité intacte au magnétisme de son patron :

Je ne veux pas le dire, mais ça vient tout seul. Je ne veux pas rester et ne veux pas mourir, mais je ne peux faire autrement. « Je reste aussi », dis-je2.

La secrétaire dépeint, entre le 22 et le 28 avril, un Hitler qu’elle ne connaissait pas : apathique, désœuvré et pessimiste. Il dit à deux reprises que le nazisme est mort et semble se désintéresser de la suite. Il tolère le tabac, même dans l’haleine d’Eva ! (Jusque-là, elle ne fumait qu’en cachette et se purifiait soigneusement la bouche avant de le retrouver.) La fameuse destitution de Göring, le 23, se fait donc (comme les non moins fameux adieux à Speer, les 23-24) dans un climat non de reprise en main mais de résignation.

Tout change brusquement, pour deux jours, le 28. Autant l’accusation de trahison portée contre Göring n’avait suscité aucun sursaut, autant, ce samedi, la radio alliée semble tirer Hitler de sa léthargie lorsqu’elle annonce que Himmler a tenté de prendre contact avec le commandement américain par l’intermédiaire du comte Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise. Göring et Himmler sont donc accusés, respectivement le 23 et le 28 avril, d’avoir pris contact avec l’ennemi et sont, en conséquence, déchus de toutes leurs fonctions. Beaucoup d’historiens, même parmi les plus hostiles au nazisme, ont répété sans examen l’interprétation hitlérienne de leur comportement. Que les crapules se mangent entre elles semble logique, et toute tentative d’y regarder de plus près, une perte de temps et d’énergie. Or il est bien peu vraisemblable que le très intelligent Göring et le très opiniâtre Himmler, inscrits en bonne place sur la liste des criminels auxquels les Alliés promettaient depuis longtemps la corde, aient cherché leur salut dans un retournement de dernière seconde. Leur conduite s’explique beaucoup mieux s’ils sont, comme toujours, pilotés par leur chef. Ils disent ou font dire aux Alliés occidentaux qu’ils pourraient se détacher de lui, alors qu’ils sondent pour son compte les dispositions de l’ennemi. Le retournement qu’ils proposent1, c’est celui des alliances : ils ouvriraient le pays vers l’ouest si les armées qui arrivent de ce côté voulaient bien contenir, en coordination avec la Wehrmacht, la poussée soviétique, pendant qu’eux-mêmes prendraient la tête d’un régime de transition. Si Hitler, aux dires de plusieurs témoins, montre les signes de la déception la plus extrême quand arrive une dépêche annonçant la prise de contact entre Himmler et Bernadotte, ce n’est pas parce qu’il apprend cette démarche, mais, avec la brutalité d’un coup à l’estomac, son échec. Alors que ces approches, en direction des seuls Américains, duraient depuis février sans que l’ennemi éprouvât le besoin d’en faire état, le fait qu’il les dévoile signifie que, peut-être après une période de palabres et d’hésitations, la tendance dure, celle de Churchill, l’a emporté et que les Alliés n’ont plus guère de chances de se diviser entre communistes et capitalistes, ainsi que Hitler l’avait espéré depuis la défaite de Stalingrad. Mais il n’est pas homme à s’incliner sans jouer une carte qui, par définition, est la dernière : celle de sa propre mort. Qui sait si l’obstacle ne réside pas en lui-même et si sa disparition ne va pas précipiter cette rupture Est-Ouest que l’Histoire, après tout, prépare, et qui surviendra moins de deux ans plus tard ?

Pour que sa mort produise au plus vite une situation où une partie de l’héritage nazi pourrait être sauvée, une chose est indispensable : que les Alliés croient à une brouille réelle entre lui-même et la paire Göring-Himmler. Déjà, le 23 avril - et cela donne la mesure des sacrifices sentimentaux auxquels il est prêt -, il fait arrêter son vieux complice Göring, pour faire plus vrai, sans l’en avoir prévenu... Celui-ci expédie un télégramme pleurnichard où il proteste de sa loyauté, accusant Bormann d’avoir désinformé le Führer (cf. sur ce site, en fin de dossier). Ensuite, pour faire croire qu’il est fâché à mort avec Himmler, il a une carte sous la main : Fegelein. Dans la soirée du 28, l’officier de liaison de la direction SS dans le bunker est promptement jugé et fusillé, sous l’accusation d’avoir été complice de Himmler dans sa « trahison », alors même que Gretl, à Munich, est sur le point d’accoucher. Et c’est le soir même que Hitler devient son beau-frère, à titre légèrement posthume, en épousant Eva. Le sacrifice d’un aussi proche parent serait de nature, si les Alliés se posaient la question, à leur prouver que la rupture entre Hitler et les SS n’était pas fictive. La combinaison étroite de ce mariage avec le meurtre politicien de Fegelein montre bien la dissymétrie des chemins qui amènent les amants à cette cérémonie. La volonté acharnée d’Eva fait advenir in extremis l’événement désiré pendant treize ans, au prix d’un effort de tous les instants et d’une combinaison parfaite, après les tâtonnements initiaux, de résignation et de menus progrès. On sait que la volonté de Hitler s’acharne dans d’autres directions. Mais après tout, une telle dissymétrie n’est-elle pas, lorsqu’un couple se décide à officialiser son union sans l’adjuvant d’une grossesse, des plus courantes ? L’homme ne sait pas qu’il prend ce chemin et il est long à se l’avouer, mais il le prend bel et bien et son consentement, savamment construit par sa partenaire, n’est pas véritablement extorqué : elle le materne sans brusquerie et lui rend peu à peu ce cocon indispensable.

Au reste, Hitler est fidèle à lui-même, et pas seulement en instrumentalisant, comme de coutume, sa vie privée. Il a subordonné celle-ci, depuis son entrée en politique, à sa « mission ». La voilà accomplie. Le suicide dans Berlin marque l’apogée de ses noces avec l’Allemagne en même temps qu’il lui rend sa liberté d’homme privé, mais pas pour épouser n’importe qui : de ce point de vue, il n’est sans doute pas indifférent qu’Eva soit une « Allemande », à la fois physiquement et moralement. Sa blondeur aryenne complète heureusement son sacrifice volontaire dans l’apocalypse berlinoise. Il insiste sur son courage dans le « testament privé » qu’il dicte à Traudl Junge juste avant son « testament politique » et peu avant la cérémonie :

Étant donné que, pendant les années de combat, je ne pensais pas pouvoir assumer la responsabilité de fonder un ménage, je me suis à présent décidé, avant l’achèvement de cette carrière terrestre, à prendre pour épouse la jeune fille qui, après des années d’amitié fidèle, est entrée de son plein gré dans la ville déjà presque assiégée pour partager son destin avec le mien. Sur sa demande, elle va mourir avec moi en tant qu’épouse. Cela remplacera pour elle ce que mon travail au service de mon peuple nous a volé à tous deux.

On s’interrogera sans fin sur le degré de préméditation de cette cérémonie. Ce texte même suggère qu’il est faible, puisque Eva paraît avoir rejoint Berlin de sa propre initiative puis avoir sollicité ce mariage. La maîtresse cachée et perpétuellement humiliée est, pour le Führer de l’Allemagne, une compagnie un peu terne pour entrer dans l’éternité mais sa bonne tenue dans l’épreuve finale lui permet de prendre in extremis la place de Geli1, en un ultime bricolage hitlérien qui sonne assez faux.

Ce mariage se fait dans les règles, avec un officier d’état civil qu’on est allé quérir dans Berlin, un formulaire où Eva signe « Hitler » après avoir écrit et barré l’initiale de son nom de jeune fille, et des festivités arrosées de champagne.

Le testament politique est un texte assez long où Hitler nomme un successeur, ou plutôt deux (Dönitz, chef de la flotte, à la tête de l’État, Goebbels à celle du gouvernement), réitère lourdement son anathème contre Himmler et Göring et conclut en adjurant le peuple allemand de maintenir les lois antisémites. Le 29, il retombe brièvement dans l’activisme militaire en pressant le général Wenck, celui dont les troupes sont les plus proches, de percer jusqu’à Berlin. Il a renvoyé à cet effet, vers Dönitz, le général Greim, nouveau chef de l’aviation en remplacement de Göring, venu recevoir en personne son commandement dans un petit avion piloté par Hanna Reitsch. Celle-ci réussit l’exploit, après avoir atterri dans les pires conditions, de redécoller et d’amener le général à bon port, tout en se désolant de ne pas partager le sort de son Führer vénéré1.

Informé avec précision de la situation militaire et averti, en fin d’après-midi, que les Soviétiques risquent d’atteindre le bunker dans la journée du 1er mai, Hitler annonce à Bormann, le 30 avril vers midi, que son suicide est prévu pour l’après-midi. Il déjeune comme si de rien n’était avec ses deux secrétaires et sa cuisinière-diététicienne... et sans Eva, puis convoque le personnel présent, gradé ou obscur, pour un bref adieu. Eva est alors à ses côtés, quand il serre brièvement la main de chacun. Elle quitte la pièce avec Magda puis va demander à Hitler d’aller lui parler, après quoi le couple se retire dans son appartement. Au bout d’une dizaine de minutes, sans avoir entendu le moindre bruit, le chef du personnel, Heinz Linge, prend sur lui d’ouvrir la porte et trouve deux corps allongés sur un sofa. Eva a pris une ampoule de cyanure et Hitler s’est tiré une balle dans la tempe, tout en croquant aussi une ampoule afin d’être sûr de mourir2.

Les deux derniers jours de la vie de Hitler ont donc été marqués par un débordement d’activité cohérente, succédant à plusieurs jours d’apathie. On peut dire qu’il redevient lui-même, ou encore qu’il rejoue en une semaine ses années de jeunesse, où l’errance et l’inefficacité avaient brusquement fait place à la mobilisation de ses facultés, prétendument au service de l’Allemagne.

Magda Goebbels dispute à Eva Braun et à Hanna Reitsch la vedette parmi les grands rôles féminins du dernier acte. Elle place sa fidélité à Hitler non seulement dans le suicide au côté d’un mari qu’elle ne chérissait plus guère, mais dans le meurtre de leurs six enfants, qu’elle a préalablement amenés dans le bunker1 et qui en ont égayé, pendant quelques jours, la lourde ambiance. En revanche, à Harald Quandt, le fils né de son premier mariage, elle écrit de vivre et de rester un bon Allemand. Bien que le dénouement ait lieu le 1er mai, au lendemain de la mort de Hitler, il faut se demander si celui-ci ne joue pas, là encore, un rôle prépondérant. La macabre décision était-elle vraiment celle de Magda ? Joseph l’avait-il formulée le premier ? Agissait-elle par amour pour le Führer ? Était-elle hésitante ou froidement résolue ? Toutes ces questions vont trouver une sûre réponse. Il est plus délicat, comme toujours, de deviner la pensée de Hitler. Il n’avait apparemment souhaité ni le suicide des parents ni le meurtre de leur progéniture mais n’avait-il pas, comme en tant d’autres occasions, guidé les acteurs ? Cette mère et ces six enfants, dont cinq filles, en instance d’être immolés pour lui et pour son Reich, sont-ils une source d’agacement ou un puissant soutien et un adjuvant ultime pour celui qui a toujours eu besoin d’être épaulé dans sa « mission » par des femmes remarquables et des familles de substitution, riches en éléments féminins ? Plus on formule ces questions et plus se dessine la réponse : elle reste incertaine sur l’intention première mais, sur le résultat final, se colore d’un haut degré de probabilité. Qu’il ait conçu le scénario à l’avance ou s’y soit adapté progressivement, cet holocauste2 d’une famille « allemande » sur sa propre tombe a tout pour plaire à Hitler. Il permet à celui qui a détruit tant de familles juives ou slaves de ne pas mourir totalement comme un réprouvé. La documentation fait apparaître qu’il n’a guère appuyé les efforts de ceux qui adjuraient Magda de fuir avec les enfants en mettant à sa disposition des moyens pour le faire, tels Speer ou Kempka. Mais, dès l’origine, la présence de cette ribambelle d’enfants dans l’endroit d’où était gouvernée l’une des grandes puissances de la planète ne se conçoit pas sans l’aval, sinon le désir, du chef de cet État, qui n’avait qu’un sourcil à froncer pour interdire que l’on transformât son poste de commandement en cour de récréation1.

Certes, lorsque dans la nuit du 28 au 29 il nomme Goebbels pour lui succéder à la tête du gouvernement, il semble bien lui ordonner de quitter Berlin, ce qui rendrait étranges le suicide de sa femme et le meurtre de ses enfants près du corps du Führer. Mais quand Goebbels proteste, après avoir pris connaissance du testament politique, la réaction de Hitler est probablement molle puisque le ministre va trouver Traudl Junge (il est difficile de croire que ce soit à son insu) pour lui dicter son propre testament, en codicille de celui du Führer. Il explique que, pour la première fois de sa vie, il lui désobéit parce qu’après sa disparition « la vie n’a plus de valeur2 ». À ce moment, le bunker est complètement cerné et Bormann, l’autre membre de ce prétendu gouvernement qui s’y trouve encore, et qui n’a pas envie de se suicider, tentera le 1er mai une évasion qui le conduira vers une fin rapide. Ce gouvernement est donc un trompe-l’œil destiné à faire apparaître celui de Himmler et de Göring, si cette solution intéresse les Américains, comme n’étant pas celui que souhaitaient les nazis. Voilà qui est sans doute trop subtil pour l’esprit de Goebbels, mais le fait que Hitler ne l’adjure pas d’obéir à son ordre suffit à lui donner le courage d’y déroger. Hitler fait donc, une dernière fois, jouer à quelqu’un, à son insu, un double rôle : Goebbels est en même temps un faux Premier ministre et un vrai fidèle, dont le suicide familial rehausse d’une aura d’héroïsme l’effondrement de son rêve.

Deux indices vont dans le sens de la préméditation hitlérienne et d’une complicité profonde entre Adolf et Magda. Un passage du journal de Goebbels daté du 1er février (juste avant celui, cité plus haut, qui fait état de l’admiration de Hitler pour Eva Braun après sa décision de rester à Berlin pour partager son sort) nous apprend que le ministre a dit au Führer que sa femme était « décidée à rester aussi à Berlin et se refusait même à envoyer les enfants ailleurs ». Donc l’idée de les sacrifier venait d’elle (sans exclure qu’elle ait pu avoir, par la suite, des moments de faiblesse) et Hitler avait pu méditer pendant près de trois mois sur cette issue. Au reste, Goebbels consigne aussi sa réaction immédiate, qui était loin d’être dissuasive : « Le Führer ne tient certes pas ce point de vue pour juste, mais le trouve admirable. » D’autre part, il fait à Magda, quelques jours avant la fin, un cadeau hautement symbolique. Elle n’avait jamais été décorée de l’insigne d’or du parti, réservé en principe, sauf décision du Führer, à ceux qui y avaient adhéré dans les années 1920. Or voici ce qu’elle écrit le 28 avril dans sa dernière lettre à Harald :

Les enfants sont merveilleux. Sans aide, ils s’aident eux-mêmes, dans ces conditions plus que primitives. Dormir par terre, pouvoir ou non se laver, avoir ou non à manger ne suscite pas une plainte ou une larme. Les explosions secouent le bunker. Les plus grands protègent les plus petits et leur présence ici est une bénédiction, ne serait-ce que du fait qu’ils provoquent, de temps en temps, un sourire chez le Führer. Hier soir, le Führer a enlevé son insigne d’or du parti et l’a épinglé sur moi. Je suis fière et heureuse. Puisse Dieu m’accorder la force d’accomplir l’acte final, le plus dur. Nous n’avons plus d’autre but que la loyauté envers le Führer jusqu’à la mort et le fait que nous puissions finir nos vies avec lui est une bénédiction du destin que nous n’aurions jamais osé espérer1.

La transmission de l’insigne personnel de Hitler à Magda étend au suicide de la famille Goebbels la signification de celui de Hitler et d’Eva. Sans ce geste, ce ne serait qu’un caprice dicté par la vanité individuelle. Ainsi Goebbels ne cache pas, dans le testament par lequel il explique pourquoi il ne respecte pas celui de Hitler, sa fierté de s’immoler au nom de la « fidélité », en ne se laissant pas entraîner dans le « délire de trahison qui, en ces jours critiques de la guerre, entoure le Führer2 ». Mais Magda parée d’un ornement éclatant symbolisant le chef lorsqu’elle absorbe son poison après avoir fait tuer ses enfants, voilà qui intègre ce geste à la sinistre apothéose conçue et dirigée par ce même chef.

Mais une chose est de rester dans le bunker pour s’immoler en même temps que Hitler ou peu après lui, une autre de le faire par devoir et sans nulle intention de mourir. C’est le cas de Traudl Junge, comme nous l’avons vu. C’est aussi celui de Constanze Manziarly et d’autres membres du personnel féminin. Ces personnes vont tenter une sortie, dans la nuit du 1er au 2 mai. Ainsi, Traudl Junge se retrouve avec un certain nombre d’hommes et trois autres femmes. Outre Constanze, il y a là Gerda Christian (l’autre secrétaire de Hitler qui avait décidé de rester ; mais leurs deux aînées, Christa Schröder et Johanna Wolf, étaient parties le 20 sur l’ordre exprès du chef1) et Else Krüger, la secrétaire de Bormann. Elles sont munies chacuned’un pistolet et d’une dose de poison. Au cas où elles échoueraient à passer entre les lignes, elles ne veulent pas, en effet, tomber vivantes dans les mains des Russes, car elles sont au courant de la pratique du viol à grande échelle par l’Armée rouge depuis son entrée en Allemagne (puisque la radio de Goebbels en avait fait grand usage). Ces circonstances soulignent, autant que l’immolation de la famille Goebbels quoique sur un mode différent, quels trésors de dévouement Hitler avait su obtenir, en particulier de son personnel féminin.

Ce corps que, brusquement, il prive de vie après tant d’autres, avait vieilli rapidement depuis quelques années, comme s’il se dégradait en même temps que la situation militaire. Le cheveu blanchissant, le masque de plus en plus bouffi, le dos voûté comme si les difficultés s’appesantissaient sur lui et le bras gauche animé d’un tremblement irrépressible incitaient les visiteurs à diagnostiquer, surtout après la guerre, que l’esprit aussi était en décadence. Le quidam, quel que fût son pays, alla répétant que ce bunker abritait un dictateur perdu dans ses rêves et insensible aux mauvaises nouvelles. Il lui restait cependant assez de vitalité, physique et surtout mentale, pour bricoler avec les moyens du bord, après quelques jours de désarroi, une fin qui conservât un peu de l’éclat de son entreprise, comme la lune réfléchit la lumière du soleil. Son succès naguère étincelant lui laissait dans le malheur des fidélités durables, qu’il sut tresser en un bouquet minuscule mais porteur de sa marque.

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