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Geli Raubal
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Chapitre 7 des "Tentatrices du diable"

samedi 18 mars 2006

introduction

GELI

Lorsque Adolf Hitler et Angela Raubal suivent, le 23 décembre 1907, le cercueil de Klara, leur mère et belle-mère, la seconde est enceinte d’une fille qui naîtra le 8 juin suivant. Baptisée Angela Maria (note du 18 mars 2006 : elle s’appelait en fait Angelika et tous les ouvrages antérieurs erraient -cf. ici), elle sera connue sous le diminutif de « Geli ». Le fait que cette naissance ait suivi de si près la perte d’une mère vénérée joua-t-il un rôle dans la passion de l’oncle pour la nièce et, si oui, en avait-il conscience ? La question restera sans réponse puisque les témoignages, assez nombreux, de Hitler et de son entourage sur sa relation avec Geli, ne l’abordent pas.

De toute manière, il n’a guère pu s’attacher au bébé ni à l’enfant puisque, après la naissance, il ne fait plus à Linz que des séjours brefs et très espacés, sans que l’on puisse déterminer s’il visite la famille Raubal. Et lorsque, devenue veuve en 1910, Angela trouve du travail à Vienne en 1915, Adolf a quitté la capitale depuis deux ans. Nous ne savons donc pas s’il a connu Geli avant sa visite, en compagnie de son frère Leo, à la prison de Landsberg, en juillet 19241. Est-ce alors, dans la fleur de ses seize ans, qu’il commence à s’intéresser à elle ? Une autre occasion s’offre un peu plus tard : bachelière en 1927, elle fait, avec sa classe d’un lycée de Linz, un voyage d’une semaine à Munich, sous la conduite d’un professeur d’histoire fort intéressé par Hitler. Elle loge avec son camarade Alfred Maleta1, futur ministre démocrate-chrétien, dans la villa des Bruckmann, et a droit, en plus de la séance où Hitler endoctrine la classe, à un thé avec lui, toujours en compagnie de Maleta. Nous le savons par les mémoires du ministre : y eut-il d’autres rencontres qui auraient pu lui échapper ? Il nous indique, en tout cas, qu’elle aimait bien son oncle mais non sa politique, qui la laissait froide : « Il était pour elle le cher oncle, et rien de plus. » Après les vacances, Geli vient à Munich pour commencer sa médecine et Hitler se met à jouer le rôle d’un père, en se prenant très au sérieux, sans que l’on sache si, dès le départ, cela cachait d’autres sentiments ou si ceux-ci se sont fait jour petit à petit.

Au début, ils n’habitent pas ensemble. Hitler loue toujours sa chambre sous les toits et Geli loge dans un pensionnat. Cependant, elle ne fait guère d’études. Aurait-elle, comme certaines jeunes filles d’humble extraction, commencé sa médecine dans l’espoir de s’embourgeoiser par le mariage ? Si elle paraît effectivement pressée de convoler, le premier élu n’est pas rencontré dans un amphithéâtre mais dans l’entourage du cher oncle ; il n’est autre qu’Emil Maurice, son chauffeur. Il présente une demande en mariage fort rapidement puisque Hitler en est saisi peu avant Noël 1927.

Les souvenirs d’Henriette Hoffmann donnent une idée de la manière dont l’idylle a pu se nouer2. Elle parle de promenades dans une voiture conduite par Maurice, où avaient pris place, outre elle-même et son père, Hitler et sa nièce. On allait souvent au Chiemsee, un lac proche de Munich dans lequel les filles se baignaient nues, à l’écart des hommes et à l’abri des buissons, pendant que Hitler s’amusait à faire des ricochets ! La fille du photographe se souvient d’une nuée de papillons qui s’étaient posés sur le corps étendu de la nièce du chef. Quant au chauffeur, qui n’était pas une brute nazie à plein temps, il régalait l’auditoire de ballades irlandaises en s’accompagnant à la guitare. Tout cela suggère que, dès le début de son séjour à Munich, la fréquentation de Geli tenait une grande place dans les loisirs de son oncle. On se souvient que Maurice était alors son proche ami et qu’il n’ignorait rien de ses goûts en matière de femmes.

Or, d’après son témoignage, recueilli en 1967 par Nerin Gun, Hitler lui suggéra un jour de se marier : il viendrait alors très souvent dîner chez lui. Maurice ne se le fit pas dire deux fois et demanda sa main à Geli, qui accepta avec enthousiasme. La découverte récente d’un interrogatoire de Maurice par les Américains en 19461 rend l’affaire encore plus pittoresque puisque tout cela se serait produit à l’occasion du mariage de Rudolf Hess, le plus proche collaborateur de Hitler, avec Ilse Pröhl, le 20 décembre 1927.

Le Führer du parti, lorsque Maurice lui eut rapporté l’acceptation de sa demande par Geli, entra dans une violente colère. Cependant, cette première crise se dénoua par un compromis. Une lettre du 24 décembre 1927 de Geli à Emil, découverte en 1993, fait état de deux jours de disputes, au terme desquels une solution est trouvée grâce à la médiation d’Ilse Hess. Geli espère même revoir son amoureux le soir même, pour la veillée de Noël, « devant le sapin ». Ils sont autorisés à se marier, mais deux ans plus tard. D’ici là, ils ne pourront que « s’embrasser ici et là, et toujours sous la surveillance d’OA [Onkel Adolf] ». Elle devra continuer ses études, et lui, trouver une situation. Voilà qui est, en apparence, doublement absurde : jusque-là Hitler s’était plus préoccupé des loisirs de sa jeune parente que de sa formation. Quant au prétendant, il était entré à son service - une situation que Hitler aurait dû juger honorable et prometteuse - en quittant un métier qu’il allait reprendre bientôt, celui d’horloger1. La lettre montre aussi que Hitler a parlé de renvoyer Geli à Vienne et que cette menace a porté sur les fiancés.

Ce compromis capote en 1928. Une étude récente2 fait grand cas de la révélation, cette année-là, des origines en partie juives de Maurice. C’est seulement son arrière-grand-père qui l’était - et qui était aussi, au demeurant, le grand homme de la famille. Chéri Maurice, né en France, avait été un acteur célèbre puis le directeur, comblé de succès et d’honneurs, du théâtre de Hambourg. Bien peu vraisemblable est l’hypothèse que Hitler redoutait un scandale si l’on venait à savoir que sa nièce fréquentait un Juif. La question des métis sera, dans la législation nazie, fort complexe et, avec « un huitième de sang juif », on était, a priori, du bon côté. D’après Emil, son père était un Allemand nationaliste qui s’efforçait d’oublier la part juive de ses origines. Lui-même n’en aurait jamais entendu parler avant le mois d’août 19283 où, au cours d’une « conversation secrète » à laquelle participait le juriste nazi Walter Buch4, Hitler fit reconnaître à Charles Maurice, père d’Emil, que son grand-père était juif et déclara qu’Emil s’en était frauduleusement caché lors de son entrée au parti.

Il était bien dans sa manière de se renseigner sur l’ascendance d’un collaborateur devenu indésirable, de lui faire savoir qu’il détenait une telle information et de lui faire sentir (ou de lui dire crûment) que, dès lors, il ne pouvait plus être question d’un mariage avec une proche parente du Führer nazi. Est-ce pour autant la cause de son opposition à ce changement d’état civil ? Pour confirmer que son taux de « sang juif » n’avait rien de rédhibitoire, nous pouvons remarquer que Maurice retrouve, dans les années 1930, l’amitié de Hitler, des fonctions en vue dans l’appareil nazi de Munich et la bénédiction du Führer pour le distingué mariage qu’il contracte avec une ancienne étudiante en médecine qui, elle, a terminé ses études. Hitler aurait-il vraiment trouvé insupportable que les enfants de sa demi-nièce eussent, de leur côté, un « seizième de sang juif » ?

On ne peut certes exclure totalement cette éventualité mais il est beaucoup plus vraisemblable que ce ne soit qu’un prétexte et qu’il ait commencé à trouver fâcheux tout mariage de Geli. Il est aussi tout à fait étonnant, mais de solides archives l’établissent, que Maurice ait assigné Hitler en justice pour licenciement abusif. Cela aurait dû compromettre la reprise de bonnes relations quelques années plus tard - d’autant plus que le salarié avait obtenu, en août 1928, la condamnation de l’employeur au versement d’une indemnité coquette. Ce procès donne l’impression d’un coup monté - peut-être dans l’espoir de détourner l’attention des aspects du dossier qui touchaient à la vie privée de Hitler. Maurice disparaît de la vie de Geli, au plus tard à l’automne de 1928, une époque où Goebbels se fait l’écho, dans son journal (le 19 octobre), de « rumeurs folles » qui courent dans le parti à propos de Hitler, de Geli et de Maurice.

La suite est, chronologiquement, assez floue. Il semble que Hitler passe de plus en plus de temps avec Geli, sans se cacher. Il l’emmène au spectacle, elle le traîne dans les boutiques pour d’interminables essayages. Lors d’une soirée de Noël des étudiants hitlériens, en 19281, il apparaît en sa compagnie, à la surprise de l’organisateur, Baldur von Schirach, et ne prononce, contrairement à l’habitude, qu’un bref discours. Et lorsqu’il quitte enfin sa chambre pour un grand et luxueux appartement, en octobre 1929, elle ne tarde pas à le rejoindre. Il est à remarquer que, quelque deux ans plus tôt, elle voulait se marier et avait été fort contrariée que son oncle lui imposât d’attendre sa majorité. Mais quelques mois après cette échéance, survenue le 8 juin 1929, c’est avec l’oncle qu’elle s’installe.

Après deux ans de cette cohabitation, la jeune femme se tue d’une balle dans la poitrine, au moyen du revolver de son oncle. Au milieu de la période, un épisode rarement mis en rapport avec ce geste pourrait en donner la clé : les élections de septembre 1930, qui voient le parti nazi, crédité de 2,6 % des suffrages en mai 1928, en obtenir 18 % et constituer du jour au lendemain l’un des premiers groupes parlementaires du Reichstag. L’installation de Geli chez son oncle pourrait, en effet, signifier qu’elle n’excluait pas d’épouser cet homme, capable de déchaîner des attachements passionnés plus que de triompher dans les urnes. L’aurait-elle vu comme un sympathique raté qui aurait bientôt besoin de ses soins attentifs pour panser les blessures d’une vie publique décevante ? Dans cette hypothèse, les élections de 1930 ont dû la frapper comme la foudre.

Il semble qu’alors elle se soit de nouveau fiancée, avec un inconnu dont nous avons aujourd’hui seulement un fragment de lettre, dévoilé à un officier français par Christa Schröder, l’ancienne secrétaire2. L’homme est d’une autre trempe qu’Emil Maurice ; il faut dire qu’il n’est pas nazi et ne l’a probablement jamais été, à voir comme il présente Hitler : ce n’est, écrit-il, qu’un parent abusif dont les promesses ne valent rien. Lucide, ce langage n’était peut-être pas le plus approprié pour encourager la destinataire à secouer ses chaînes. Elle ne semblait suicidaire à personne, aussi la thèse d’un crime commandité par Hitler ou d’autres membres de la hiérarchie nazie a-t-elle connu, jusqu’à nos jours, une belle carrière. Mais la décision de se supprimer1 peut n’être précédée d’aucun signe avant-coureur. L’une des rares certitudes - puisque Hitler, dans un communiqué où il démentait toutes sortes de rumeurs, a confirmé celle-ci - est qu’il venait de lui interdire un voyage à Vienne, après l’avoir autorisé dans un premier temps. Geli devait être accompagnée par sa mère ; l’interdiction était venue du fait qu’Angela ne pouvait plus faire ce voyage. Voilà qui en dit long : Geli était, malgré ses vingt-trois ans, sévèrement chaperonnée, et se laissait faire. Il n’y avait dans l’appartement, au moment de son geste, que quelques domestiques, Hitler étant parti pour un lointain voyage. Aucune contrainte extérieure ne l’empêchait de faire sa valise et d’aller prendre un train pour l’Autriche : il fallait donc que la contrainte intérieure d’une autorité acceptée fût bien forte. Geli devait sentir que les diktats de son oncle pèseraient sur elle partout dans le monde, et n’avait trouvé d’autre moyen de lui échapper que de quitter la vie elle-même.

La suite est, d’après maints commentateurs, démonstrative du peu d’intérêt que Hitler avait, au fond, pour elle. Il n’annule aucun meeting et discourt, dès les jours suivants, avec sa passion coutumière. Il laisse la chambre de Geli en l’état mais n’hésite pas à l’utiliser de façon triviale. Ainsi, lorsque, le 31 mars 1932, lors du mariage d’Henriette Hoffmann avec Baldur von Schirach, il lui en donne la clé pour qu’elle aille se changer. Non seulement il n’assiste pas à l’enterrement (sous le prétexte qu’il est indésirable en Autriche et risquerait une arrestation), mais le corps restera, au cimetière de Vienne, dans un caveau d’attente qu’il ne quittera qu’en 1946, plongeant certains biographes dans un abîme de perplexité :

Reste la dernière des nombreuses questions que pose la courte vie de Geli Raubal : pourquoi les parents ou les familiers de la « chère enfant Geli », pour ne rien dire du « Führer du grand Reich allemand », n’ont-ils pas déboursé quelques marks pour lui acheter une sépulture décente1 ?

Cependant, ces indices peuvent être interprétés très différemment. Hitler avait pour Henriette, un des premiers enfants à l’éducation desquels il ait participé, un attachement profond et il avait une fois, d’après elle, essayé de l’embrasser (cf. infra, p. 297). La mariant avec le chef des étudiants nazis et organisant chez lui la fête, il ne lui était sans doute pas indifférent d’ouvrir à la jeune épousée le lieu où il cultivait le souvenir de sa nièce2. Nous verrons plus loin qu’il devait faire visiter l’endroit un soir de Noël (un moment que, traditionnellement, il passe seul, à se remémorer sa mère) à une femme qui comptait également beaucoup pour lui, Leni Riefenstahl. Que l’amour célébré dans ce temple ne soit pas exclusif ne signifie pas qu’il soit inexistant. Quant à l’absence de Hitler aux obsèques, elle est suivie d’un voyage discret sur la tombe, une semaine plus tard, et s’explique très bien par le souci que son deuil ne soit pas mitraillé par les photographes. Enfin, l’absence d’un monument funéraire pourrait, au moins à titre d’hypothèse, être rapportée aux projets architecturaux que Hitler nourrissait pour l’après-guerre, particulièrement en Autriche. Ce n’est d’ailleurs pas seulement dans la pierre qu’il entendait graver son épopée mais sur tous les supports, en particulier le livre et le cinéma. Il n’est guère douteux que Geli, dans un Reich victorieux, aurait eu une place de choix.

Le fait qu’il ait continué d’enflammer les foules comme si de rien n’était achèvera de nous éclairer à cet égard. S’il est une constante dans le discours de Hitler, c’est bien que sa « mission » l’empêche de se marier et que son épouse, c’est l’Allemagne. L’historien ne doit pas ici plus qu’ailleurs abdiquer son esprit critique. S’il est vrai, par exemple, que son célibat favorise le vote féminin en sa faveur, l’argument tombe une fois que la dictature est bien installée et que les élections ont perdu beaucoup de leur importance, soit dès l’été 1933. Au contraire, si alors le dictateur s’était rapproché du peuple en vivant comme lui et en ayant des enfants, il aurait favorisé l’identification et, par là, la discipline. Ce célibat prétendument politique trouve probablement ses ressorts principaux dans des facteurs plus personnels. Si le caractère velléitaire de Hitler a disparu en 1919 comme par enchantement, il n’en va pas de même de sa timidité. Il lui est peut-être plus facile de réussir dans un rapport collectif à tout un peuple que dans une relation avec un individu. Il n’a pas d’amour, et pas d’ami non plus : tout le monde le dit et cela doit être vrai. De Kubizek à Speer en passant par Hoffmann, tous ceux dont il a été le proche confident notent qu’il gardait une distance qui les surprenait, les gênait et les décevait. Il aurait certainement craint de donner trop de prise sur lui à un être en l’épousant.

Il ne fait guère de doute que Geli ait été la femme qu’il fut le plus tenté d’épouser et celle qui, en conséquence, lui a le mieux fait sentir que ce serait un handicap pour sa « mission », moins du point de vue, dirait-on aujourd’hui, de sa cote de popularité qu’en vertu de sa configuration personnelle. Leurs disputes comme leurs bons moments ont dû lui faire une impression profonde, le déstabiliser, parasiter son esprit et même lui faire manquer des occasions de faire progresser son parti - ou du moins a-t-il pu le penser et se le reprocher amèrement. Le fiasco des élections de mai 1928, au moment où il mettait tout en œuvre pour faire lâcher prise à Emil Maurice, n’aurait-il pu, à cet égard, faire figure de péché originel ?

D’autre part, comme nous l’avons vu et allons le revoir d’abondance, le célibat du chef ne lui permettait pas seulement de s’attacher la foule des Allemandes anonymes. Il l’aidait aussi à intriguer dans la bonne société et à intéresser des femmes en vue, soit qu’elles essaient de le conquérir, soit, au moins, qu’elles désirent en savoir plus sur son fonctionnement sentimental. Il pouvait obtenir ainsi une foule de services, ponctuels ou non. Geli devait étouffer dans une telle ambiance. Par exemple, quand elle est venue en 1930 au festival de Bayreuth, sans Hitler mais en compagnie de Helene Bechstein, elle a dû se sentir bien petite entre elle et Winifred, sans parler des chanteuses. À cette époque, en effet, elle prenait des cours de chant et disait vouloir en faire son métier. Hitler, dans le communiqué précité, dit qu’elle voulait aller à Vienne pour soumettre sa voix à un maître de l’art. Ce peut être un mensonge et tout de même un indice : ses doutes sur son talent ont pu jouer un rôle dans son suicide. Enfin, si, en septembre 1931, le coup de foudre entre Hitler et Leni Riefenstahl est encore à venir (il aura lieu le 23 mai suivant, cf. infra), en revanche, une nouvelle étoile de première grandeur monte au firmament : Magda Behrend, la future Mme Goebbels.

La réussite de cette beauté blonde, née des amours ancillaires d’un bourgeois (mais sa mère a réussi, peu après sa naissance, à épouser son père puis a eu divers maris de haut parage), est d’abord fort classique : à dix-huit ans elle séduit dans un train un gros industriel, Günther Quandt, et devient, en même temps qu’une sage mère de famille, une coqueluche de la bonne société berlinoise. Elle fait alors des rencontres - elle est même ardemment courtisée par Herbert Hoover, futur président des États-Unis ! - et obtient un divorce financièrement avantageux. La suite est moins convenue, puisqu’elle fréquente successivement un ancien camarade d’études devenu un dirigeant sioniste, considéré comme l’un des fondateurs de l’État d’Israël, Chaim Arlosoroff, mystérieusement assassiné en Palestine en juin 1933 1, puis Hitler en personne, avant d’épouser par défaut son chef de la Propagande. À cet égard, le témoignage d’Otto Wagener (assistant de Hitler entre 1929 et 1933) recoupe et complète celui de Leni Riefenstahl. En octobre 1931, Hitler se sert de Wagener pour faire passer un message : Magda, qui est alors l’une des maîtresses de Goebbels - un collectionneur notoire -, pourrait jouer « un grand rôle » dans sa propre vie, à condition qu’elle soit mariée. « Elle pourrait représenter dans mon travail le pôle opposé à mes instincts uniquement masculins. » L’intéressée se confie deux ans plus tard2 à Leni Riefenstahl :

[...] Elle m’avoua n’avoir épousé Goebbels que pour rencontrer Hitler le plus souvent possible. « J’aime aussi mon mari, précisa-t-elle, mais mon amour pour Hitler est plus fort, je serais prête à sacrifier ma vie pour lui. J’étais mariée et très heureuse avec Günther Quandt, il me couvrait de cadeaux et d’attentions mais je suis tombée sous le charme du Führer à un tel point que j’ai demandé le divorce. Renoncer à la vie facile, à l’argent, au luxe, ne me coûtait rien, je n’avais plus qu’un désir : me rapprocher de Hitler. Je me fis engager comme secrétaire du Dr Goebbels. Mais je finis par comprendre de la façon la plus claire que Hitler ne pourrait plus aimer aucune femme après la mort de sa nièce Geli, dont il ne se consolerait jamais. Qu’il n’aurait plus aucune passion pour personne, sinon, comme il disait souvent, pour “son Allemagne”. Et c’est alors que j’ai donné mon consentement à un mariage avec le Dr Goebbels, pour être sûre de figurer dans l’entourage de Hitler. »

La confidence est un peu lacunaire : elle n’avait pas exactement quitté Quandt pour Hitler, mais pour Arlosoroff, ce qu’il était urgent de faire oublier dans un Reich fraîchement nazifié. Nous aurons d’autres occasions d’apprécier l’art de la dissimulation de Magda... et la crédulité de Leni.

Le plus important, sans doute, dans ces pièces tardivement exhumées (les mémoires de Wagener sont publiés en 1978, ceux de L. Riefenstahl en 1987), est l’exploitation rapide que Hitler fait de la mort de Geli. Elle est l’occasion d’une véritable remise en ordre de sa vie sentimentale, comme nous allons encore le constater sous peu à propos d’Eva Braun. Les sentiments pronazis de la belle, riche et brillante Magda Quandt, à un moment où Hitler, par l’intermédiaire notamment de Göring, auscultait soigneusement les milieux d’argent, ne lui avaient sûrement pas échappé jusqu’en octobre 1931, alors qu’elle était depuis février l’amante du Gauleiter de Berlin, responsable de la propagande du parti. Un enfant a favorisé le rapprochement : leur première rencontre a eu lieu à l’hôtel Kaiserhof de Berlin, où Magda et son fils Harald, âgé de dix ans, prenaient le thé en sachant que Hitler était dans les parages. Magda envoie l’enfant, qui porte un uniforme miniature des Jeunesses hitlériennes confectionné par ses soins, saluer le Führer. Celui-ci le renvoie faire compliment à sa mère de ce charmant costume, et enfin Goebbels provoque une réunion générale. C’est quelques jours plus tard que Hitler fait transmettre par Wagener son souhait de voir Magda convoler. Ainsi organise-t-il son monde. Tout cela est tellement cohérent, et la mort de Geli tellement bienvenue pour aider ses soupirantes à prendre conscience qu’il ne les épousera pas, que, sans croire le moins du monde qu’il ait pu la faire tuer, on est obligé de constater qu’il l’a bel et bien poussée au suicide, et peut-être pas tout à fait inconsciemment.

Enfin, cette mort achève un processus que l’on peut trouver anecdotique, voire risible au regard de tout le sang que va faire couler cet homme, mais qui a sans doute une grande importance : il devient totalement végétarien. Son goût pour les saucisses bavaroises avait longtemps contrebalancé cette option éthique, que partageaient Schopenhauer et Wagner. Mais après la mort de Geli, il repousse définitivement toute alimentation carnée, au motif qu’il aurait l’impression de « manger du cadavre ». Ainsi, la jeune morte a-t-elle, dans cet esprit recru de mythes, un côté christique. Toute chair inerte est la sienne. Mais aussi, terrible corollaire, le sacrifice de cet être achève d’autoriser tous les meurtres. « Et maintenant, l’action ! » dit-il à la sortie du cimetière1. Sa résolution est retrempée et son inflexibilité franchit de nouveaux stades.

Il ne faut pas pour autant sous-estimer ou nier les manifestations classiques du deuil, qui abondent. Hitler se réfugie, pour quelques soirs, chez des amis avant de dormir à nouveau dans son appartement. Il est mélancolique pendant quelques semaines et parle de se tuer. Il évoque souvent avec émotion le souvenir de la disparue. La force côtoie toujours la fragilité. En définitive, un propos rapporté par Otto Wagener, dont on s’explique mal qu’il ne soit pas plus connu, résume bien ce qu’était Geli pour lui et le bouleversement que sa disparition a causé dans sa vie. Huit jours après le drame, Hitler lui confie :

La femme joue dans la vie d’un homme un rôle plus important qu’on n’est disposé à le reconnaître quand on se passe d’elle. Certes, j’ai surmonté le besoin de posséder physiquement une femme. Mais la valeur pour moi d’une main féminine aimante, se tenant près de mon cœur, et ce que représentait pour moi la sollicitude continue dont elle m’entourait, voilà ce que je remarque, maintenant que je l’ai perdu. Le plus grand manque, un vide béant, voilà ce que j’éprouve pourtant quand je m’attable le matin pour le petit déjeuner ou quand je rentre pour le repas de midi ou du soir et que je suis proprement seul, très seul. Il y a pourtant là ma sœur, comme avant, qui cherche à remplacer ce que Geli était pour moi.

Mais Geli était pour moi encore autre chose. Son rire joyeux me causait toujours une joie profonde, son bavardage innocent m’était un plaisir. Rien que quand elle était tranquillement assise à côté de moi à faire des mots croisés, j’étais entouré d’un bien-être que remplace à présent un sentiment glacé de solitude.

Wagener dit que Hitler fit alors une pause et continua « comme pour lui-même » :

Jusqu’ici je n’étais lié qu’au monde - évidemment je l’étais aussi à elle, mais je ne le savais pas. Maintenant on m’a tout pris. Maintenant je suis tout à fait libre, intérieurement et extérieurement. Peut-être devait-il en être ainsi. Maintenant je n’appartiens plus qu’au peuple allemand et à mon devoir. La pauvre Geli ! Elle a dû se sacrifier pour cela.

Le narrateur, après avoir dit qu’à cet instant Hitler ne lui paraissait plus génial mais simplement humain, note encore ces propos :

J’ai aussi changé ma conception du mariage. Maintenant seulement je sens à quoi je dois renoncer en renonçant au mariage. Mais je dois renoncer. À ce moment précis il devient clair à mes yeux qu’il doit en être ainsi, et pourquoi.

Un vrai mariage est un lien qui a besoin d’une sanction d’État seulement pour des motifs juridiques, d’une bénédiction religieuse seulement pour des motifs de foi ou de suggestion. Car un vrai mariage est par lui-même une religion. Mais comme beaucoup de mariages sont motivés par l’intérêt ou les convenances, ou sont des mariages forcés ou des mariages sexuels, il est certes nécessaire et juste que l’Église et l’État s’en occupent pour les conduire inévitablement à devenir ce que peut-être au départ ils n’étaient pas mais devaient être en fait.

Si moi je me mariais, ce ne serait pas un vrai mariage. Ce serait cependant un lien qui m’entraînerait dans une direction autre que mon devoir. Quelque chose en souffrirait, oui, quelque chose devrait céder le pas, soit mon devoir, soit mon mariage. Soit je devrais trahir tous ceux qui m’ont suivi jusqu’ici dans mes pensées et mes objectifs, trahir le mouvement que j’ai créé et en définitive le peuple allemand tout entier, et j’apparaîtrais comme un traître à mes propres yeux, soit je trahirais ma femme et ses droits, le mariage et son sens sacré, l’ordre divin du monde et ses exigences, et je m’apparaîtrais comme un briseur de mariage.

Il faut borner ici la citation, pour l’excellente raison que Hitler applique son propre principe : il cesse de parler de lui-même et développe un long discours sur la dégénérescence du mariage dans la société industrielle ! Ce texte est de nature à trancher bien des débats, à commencer par celui qui porte sur d’éventuelles relations physiques entre l’oncle et la nièce1. Il jouit de sa présence ; de son corps il aime le regard, la voix, le rire, et désire tout au plus la main. Il décrit sa situation à la manière d’un drogué repenti : il était « pris » et ne le savait pas. Ce n’est guère le langage d’un ancien amant : une personne avec laquelle on s’accouple, tout en vivant sous le même toit, ne se laisse pas oublier comme une dose de cocaïne ou d’alcool et, si une dépendance se crée, il est plus difficile de l’ignorer. De surcroît, Hitler dit ici avec une rare clarté qu’il avait « surmonté le besoin de posséder physiquement une femme », celui qu’il semble avoir satisfait au début des années 1920 avec Jenny Haug. Geli fait partie à la fois de la grande galerie des amantes platoniques et du cercle plus restreint des tentatrices qui ont failli détourner de son chemin le sauveur national.

C’est la toute dernière fois que Hitler est pathétique, à ses yeux comme aux nôtres. Le conquérant prêt à tous les crimes l’emporte définitivement. « Maintenant je suis tout à fait libre », autrement dit : le fauve est lâché. Quant à sa vie sexuelle, il va la maîtriser et l’arranger, comme le reste.

chapitre sur Leni Riefenstahl (extraits)

interview de l’auteur

un témoignage d’époque signé William Patrick Hitler

une fausse Geli vue par le trou de la serrure

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