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Leni Riefenstahl
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extraits du chapitre correspondant des "Tentatrices du diable"

mardi 11 octobre 2005

introduction

Chapitre 9

Leni Riefenstahl

Si ce chapitre est le plus long, c’est que sur aucune autre femme fréquentée par Hitler la documentation n’est aussi abondante ni, surtout, aussi éloquente. La comédienne devenue réalisatrice a, en effet, survécu très longtemps au Führer et s’est beaucoup exprimée sur leurs rapports. C’est à quatre-vingts ans passés qu’elle a fait les déclarations les plus intéressantes. À ses volumineux mémoires, parus en 1987, est venu s’ajouter en 1993 un extraordinaire film de trois heures, Le Pouvoir des images. Son auteur, Ray Müller, trouve un bon équilibre entre l’admiration professionnelle qu’il porte à une pionnière et l’affliction d’un Allemand né après la guerre devant un tel fourvoiement du talent.

Ses mémoires sont à la fois irritants et émouvants. À quatre-vingt-cinq ans, elle se présente en même temps comme une femme ordinaire et comme un être d’exception. Elle aurait été bonne pour ses proches, honnête avec ses amants, modeste et travailleuse sur le plan professionnel, tandis qu’une sensibilité d’artiste la jetait hors des sentiers battus et justifiait, au nom du beau, un fort degré d’indifférence au contexte politique et moral de sa création, notamment sous le IIIe Reich. Il n’est pas toujours question de Hitler dans ces pages, mais il se profile derrière chacune.



Helene Riefenstahl naît à Berlin en 1902, d’une mère sans profession et d’un père industriel. Ce dernier contrarie longtemps sa vocation de danseuse qui, cependant, n’est pas des plus précoces. Avec la complicité de sa mère, elle suit des cours de danse où elle est l’une des plus âgées, mais réussit à force de travail. Elle fait aussi de solides études secondaires et soudain, à vingt ans, Abitur en poche, s’impose comme une star de la danse moderne. Elle conçoit entièrement ses spectacles, qu’elle exécute en solo. Après avoir triomphé sur les scènes allemandes, elle commence une carrière européenne mais se blesse au genou. Le handicap est éphémère, car Leni accepte sans barguigner l’opération du ménisque, une technique alors expérimentale, et retrouve tous ses moyens. Mais entre-temps, elle a été happée par le cinéma.

Ces débuts témoignent d’une envie de se jeter dans la vie à corps perdu et d’une aptitude à forcer le destin que ne dément pas le récit de son premier amour. Rechignant au flirt et un peu moquée pour cela par ses amies, elle s’éprend d’un grand joueur de tennis et, après des mois d’adoration silencieuse, obtient par relation un rendez-vous dans son appartement. Elle a fait des frais de toilette et de lingerie mais l’homme, après un thé poli, arrache soudain le tout, la pénètre brièvement, lui indique la salle de bains et lui remet un billet de banque pour couvrir, dit-il, les frais d’un éventuel avortement. Elle déchire le billet, quitte l’individu en le traitant de monstre et lui écrit une lettre où elle détaille les sentiments qu’elle a nourris pour lui et la haine qui, à présent, la submerge. Et voilà que le champion adulé répond, repentant. Elle consent à une liaison mais quelque chose est brisé et elle le chasse après quelques années de relations intermittentes, malgré ses supplications.



Cette expérience accumulée tambour battant va être mise au service du IIIe Reich dès l’avènement de celui-ci. Leni réalise quatre documentaires à la gloire du régime, dont deux sont considérés comme des chefs-d’œuvre qui ont marqué l’histoire du cinéma, par leur technique comme par leur esthétique. Elle filme tout d’abord à Nuremberg, dans une grande improvisation, le premier congrès du parti nazi après sa prise du pouvoir en 1933 (le film s’intitule Victoire de la Foi) puis, avec beaucoup de moyens et de préparation, celui de 1934. Son travail, projeté en salle sous le titre Triomphe de la volonté, obtient un premier prix au festival de Venise puis une médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris. Ayant écarté, en raison de leur piètre qualité technique, les scènes où défilaient les forces armées, au grand désappointement du général von Reichenau, elle retourne à Nuremberg en 1935 pour récolter des images de militaires et confectionne un moyen métrage, Jour de la liberté. Enfin, elle filme, en 1936, les Jeux olympiques de Berlin et en tire deux épisodes de deux heures chacun, sous le titre Olympia. Une telle liste devrait se passer de commentaires. Pendant près de six ans (car il lui en a fallu presque deux pour monter Olympia), cette artiste au faîte de sa gloire a mis le meilleur d’elle-même au service du nazisme, contribuant à le faire aimer de beaucoup et à le rendre respectable aux yeux de beaucoup d’autres. Pourtant, à force de dénégations hautaines, elle a réussi à atténuer un peu, pendant les soixante années qui lui restaient à vivre, le jugement de la postérité. Son plaidoyer, suivant lequel elle n’était qu’une artiste rendant compte du réel et n’inventant pas ce qui défilait devant sa caméra, n’a pas convaincu pleinement mais a semé un certain trouble.



Rentrée à Berlin, elle voit des affiches annonçant un meeting du chef nazi au Sportpalast et décide de s’y rendre1. Dès que l’orateur prend la parole, il fait sa conquête et elle le reconnaît, cinquante-cinq ans plus tard, sans mâcher ses mots :

À l’instant même je me sentis submergée de façon ahurissante par une vision apocalyptique qui ne me quitterait jamais plus : j’eus l’impression très physique que la terre s’ouvrait devant moi comme une orange soudain fendue par son milieu et dont jaillirait un jet d’eau immense, si puissant et si violent qu’il atteindrait le sommet du ciel et que la terre en serait secouée dans ses fondements.

Dans une lettre datée du 18 mai 1932, et adressée à tout hasard à la Maison brune de Munich dont elle a trouvé l’adresse dans le journal du parti, elle demande à rencontrer celui qui lui fait tant d’effet. Ce court texte aux amples conséquences mérite citation intégrale :

Très honoré Monsieur Hitler,

Pour la première fois de ma vie, j’ai assisté voici peu à un meeting politique. Vous teniez un discours au Sportpalast. Je dois avouer que votre personne et l’enthousiasme des spectateurs m’ont impressionnée. Je souhaiterais faire personnellement votre connaissance, mais hélas je dois quitter l’Allemagne pour quelques mois dans les jours prochains, je vais tourner un film au Groenland. C’est pourquoi une rencontre avec vous avant mon départ sera sans doute impossible. J’ignore même si cette lettre parviendra jamais entre vos mains. Une réponse de votre part me causerait une grande joie. Salutations redoublées de votre

Leni Riefenstahl



Crise de décembre 1932 (Gregor Strasser) : cf. ici



La rencontre suivante a lieu en juin 1933. Hitler, qui a convoqué Leni pour lui faire des propositions de travail, éprouve le besoin d’évoquer l’entretien précédent :

Cela fait très longtemps que je ne vous ai pas revue. Je me souviens bien, c’était en décembre de l’année dernière, avant notre prise du pouvoir. Vous avez pu vivre de près, à l’époque, une des heures les plus dures de mon existence politique. J’étais à deux doigts de me tirer une balle dans la tête.

Or Leni, qui après des mois de tournage à l’étranger vient d’apprendre les ennuis de ses camarades juifs et l’exil de beaucoup d’entre eux, aborde ce sujet. Elle déplore le départ de l’actrice Elisabeth Bergner, « exceptionnelle, irremplaçable ». Hitler réplique brutalement :

Mademoiselle Riefenstahl, je connais votre position sur ces questions et je la respecte. Vous m’en avez déjà parlé la première fois à Horumersiel. Mais je vous prie de ne pas aborder devant moi un thème qui m’est désagréable. Je vous place très haut en tant qu’artiste, vous possédez des dons tout à fait rares et de ce point de vue je tiens à ne pas vous influencer, pour laisser libre cours à vos talents. Mais je ne peux pas vous laisser m’embarquer dans une discussion sur le problème juif. Le Führer, c’est moi.

En déplorant l’exil des artistes juifs alors que Hitler venait de faire allusion à son rôle de muse consolatrice en un moment décisif, Leni a sans doute rompu un charme et peut-être empêché un nouvel épisode où son ami, désormais dictateur, aurait puisé des forces à son contact en lui confiant quelque contrariété. En tout cas, il aborde aussitôt après cet incident la partie professionnelle de l’entretien. Il lui propose tout d’abord d’entrer au ministère de la Propagande, à titre de conseillère pour le cinéma. Elle refuse en invoquant ses lacunes. Hitler n’insiste pas mais, après l’avoir considérée longuement en silence, il dit qu’il comprend qu’elle est « trop autonome » et lui propose, à nouveau, de faire des films pour lui. Sans attendre la réponse, il avance deux sujets : la vie de Horst Wessel, le jeune nazi berlinois tombé avant la prise du pouvoir, ou l’histoire du mouvement nazi depuis les origines. Nouveau refus. Elle répond qu’elle est avant tout une actrice et veut le rester. Il lui souhaite bonne chance et la fait raccompagner.



Triomphe de la volonté

(...)

Elle plaide aussi qu’elle a beaucoup lutté pour ne pas faire ce film. Retenons, dans un récit touffu, cette conversation du 13 octobre 1933 avec Hitler et Goebbels :

« Racontez-moi, dit Hitler, comment s’est déroulé votre travail à Nuremberg. » Et là, il me fut impossible de continuer à me dominer. Mes phrases se bousculaient pour lui rapporter tout ce que j’avais subi à Nuremberg comme humiliations, tracasseries et interdictions, sans oublier l’incroyable interrogatoire auquel m’avait soumise Rudolf Hess. [...] Le visage de Hitler devenait de plus en plus rouge, celui de Goebbels d’une pâleur de craie. Hitler sauta de son fauteuil et s’avança vers Goebbels en lui disant d’un ton tranchant : « Docteur, je vous tiens pour responsable de ce qui s’est passé là. Et cela ne doit plus jamais se reproduire. Je veux que le film sur le congrès du parti soit fait par Mlle Riefenstahl, et pas par les cinéastes du parti. C’est un ordre ! » Je criai de désespoir : « Mais je ne peux pas ! Je ne pourrai jamais ! »

Les traits de Hitler prirent une expression glaciale : « Vous le pourrez ! Je suis désolé de ce que vous venez de subir, mais cela ne se reproduira plus jamais. » Puis il me salua et quitta la pièce, sans daigner jeter un seul regard à Goebbels. Celui-ci sortit à son tour sans me regarder, comme pétrifié.

Sitôt rentrée dans son appartement, elle est convoquée par Goebbels. Il adopte le comportement classique du bureaucrate qui n’est pas le chef mais s’efforce de le paraître : c’est lui, dit-il, qui commande et, « si elle était un homme », il le lui ferait savoir en lui faisant redescendre l’escalier à grands coups de pied dans le bas du dos. Mais quelques jours plus tard, un de ses collaborateurs vient annoncer à Leni qu’il met à sa disposition tout ce qu’il faut pour faire un premier film avec ce qu’elle a tourné, et elle se met au travail sans plus rechigner. Elle reçoit, un jour, la visite de Diels, chef de la Gestapo alors sous l’autorité de Göring, qui vient lui dire de la part de son maître qu’on en veut à sa vie et qu’il la met sous surveillance. Cela lui remet en mémoire un avertissement d’Udet (un autre proche collaborateur de Göring), quelques jours plus tôt, suivant lequel « certains milieux dans la SA » en voulaient à sa vie.

Ces détails sont du plus haut intérêt. Nous devons au regard de Leni, naïf malgré le temps passé, la vision rassemblée d’un puzzle habituellement difficile à reconstituer : une manœuvre de Hitler pour obtenir ce qu’il veut d’une personne au départ rétive. S’il n’a pas de rapports physiques avec elle, il ne s’abstient pas pour autant d’agir sur son corps. Goebbels, sans doute manipulé, Hess et Göring, sans doute complices, entretiennent un climat de tension, faisant en sorte qu’une star adulée craigne de se voir abîmer le portrait, tout en la rabattant vers les bras protecteurs du maître suprême, qu’elle croit étranger aux intrigues de ses lieutenants : elle n’a plus qu’à aller le voir quand il y a un problème, et elle en prend doucement l’habitude.

Le rôle d’Albert Speer est amusant et ouvre aussi quelques pistes, sur lesquelles nous ne pourrons guère cheminer faute d’informations suffisantes. Si ses mémoires, souvent fort précis, sont très elliptiques sur les débuts de sa longue amitié avec Leni Riefenstahl (ils passeront des vacances ensemble dans les années 1970), nous pouvons en déduire, sans plus, qu’il dissimule des choses, à moins qu’il préfère ne pas s’en souvenir. En revanche, un détail apparemment insignifiant, qu’il mentionne on ne sait pourquoi, mérite attention : ce bourreau de travail, constamment disponible, n’avait pas dit à Hitler qu’il était marié et celui-ci lui en fit reproche lorsqu’il vint à l’apprendre, au printemps de 1934. Serait-il possible que ce « marieur » ait caressé l’idée d’une idylle entre son architecte et sa cinéaste, afin de mieux les contrôler encore ?



Olympia

(...) Qu’il s’agisse du débat très vif qui, de 1933 à 1935, a opposé, dans beaucoup de pays, les partisans et les adversaires du retrait de l’organisation des Jeux Olympiques à l’Allemagne ou qu’il s’agisse de commenter l’événement pendant les compétitions et au cours des mois suivants, des dizaines de milliers de politiciens, de sportifs, de diplomates et de journalistes de toutes nationalités participent bénévolement à une gigantesque diversion.

Le nazisme, qui a encore besoin de faire croire qu’il veut la paix, y réussit, c’est le cas de le dire, magnifiquement. De cette magnificence, Riefenstahl est l’une des ordonnatrices. Son film, présenté le 20 avril 1938 à l’occasion de l’anniversaire de Hitler, est, elle le répétera assez pour que nul ne l’ignore, une commande du CIO. Cela signifie, d’après elle, que le ministère de la Propagande n’avait rien à y voir, et moins encore le Führer. Au reste, ce dernier, écrit-elle, lui avait dit qu’il se désintéressait de ces Jeux (cf. infra). Cependant, elle n’était tout de même pas la seule documentariste de talent sur la planète et, par le fait même qu’elle acceptait de faire ce film, elle évinçait bien des personnes qui ne se recommandaient peut-être pas mieux qu’elle sur le plan artistique mais auraient pu attester davantage de l’indépendance de l’organisation comme de son caractère international.

D’après ses mémoires, elle est abordée un jour de 1935 par Carl Diem, qui lui propose de filmer le transport de la flamme « depuis le site grec antique d’Olympie jusqu’à la nouvelle Olympie que va être Berlin1 ». Elle refuse au motif qu’elle ne veut plus faire de documentaires - elle avait entrepris un long métrage de fiction, Tiefland, qu’elle devait mener à terme beaucoup plus tard. Mais Diem insiste. Il souligne que la commande vient du CIO et prétend qu’elle n’a rien à voir avec le gouvernement allemand. Tout ce qu’il obtient, c’est qu’elle accepte de dîner en sa compagnie avec un responsable du CIO, Otto Mayer. Tous deux l’accablent d’éloges sur La Lumière bleue et elle finit par leur dire qu’elle a « besoin d’un délai de réflexion ». Peu à peu, l’idée de ce film se met à l’obséder et à provoquer, dans son esprit, des « flashes ». Ainsi naît l’idée d’un prologue sur le transport de la flamme, destiné à exalter « l’idée olympique ».

Elle rencontre Hitler après la signature du contrat, le 25 décembre 1935 (le soir où il lui fait visiter la chambre de Geli, cf. supra, p. 114). Il a l’air de découvrir le projet et s’en étonne, rappelant à Leni qu’elle ne voulait plus faire de documentaires. Cependant, devant la crainte qu’elle lui exprime de ne pas faire une œuvre réussie, il s’affirme persuadé du contraire. Il souligne que, travaillant pour le CIO, elle sera à l’abri de toute intrusion du ministère de Goebbels, et ajoute :

Pour ce qui me concerne, je dois vous avouer que je ne suis pas très intéressé par ces Jeux Olympiques. [...] Nous n’avons aucune chance de gagner des médailles, les Américains vont remporter la plupart des compétitions, et les Noirs être leurs stars. Être obligé de voir ça ne me réjouit pas du tout. Ajoutez qu’il faut s’attendre à un afflux d’étrangers hostiles au national-socialisme, et que cela pourrait faire du vilain.

Afin d’être sûr qu’elle a bien compris, Hitler récidive quelques mois plus tard, lors d’une brève entrevue demandée par elle au sujet du positionnement des caméras dans la tribune officielle :

« Je serai heureux, lâcha-t-il, lorsque tout ce cirque olympique sera terminé, et si ça ne tenait qu’à moi je n’y assisterais même pas du tout. » J’étais stupéfaite d’entendre ce genre de propos. D’autant que du coup, il ne manifestait pas le moindre intérêt pour mon film. Ce qui nous rendait étrangers l’un à l’autre1.

Il suffit de rapprocher ce discours d’un propos hitlérien de 1942 sur le même sujet pour mesurer la légèreté de Leni, tant lorsqu’elle ajoute foi aux propos du Führer que lorsqu’elle rédige ses mémoires, trente-six ans après la parution de ce qui suit... À moins qu’elle ne spécule sur la légèreté et l’inculture de son lecteur ou sur l’idée toujours dominante en 1987, même parmi les spécialistes, suivant laquelle Hitler manquait de sens politique :

Au moment où il fut décidé que les Jeux Olympiques auraient lieu en Allemagne, le ministère de l’Intérieur du Reich me soumit des plans en vue de la construction d’un stade à Berlin. Il y avait deux devis, l’un prévoyant une dépense de 1,1 million de marks, l’autre de 1,4 million. Parmi les auteurs de ces projets, il semble que personne ne s’était rendu compte que les Jeux Olympiques représentaient pour nous une occasion véritablement unique d’acquérir des devises d’une part, et d’augmenter notre prestige à l’étranger d’autre part. Je vois encore la tête de mes interlocuteurs quand je leur fis part de mon intention de faire un premier versement de 28 millions en vue de la construction du stade olympique. [...] Les résultats obtenus aux Jeux Olympiques m’ont montré que les Écoles du Reich sont capables de hisser la jeunesse allemande à un niveau extraordinairement élevé1.

Hitler attendait donc beaucoup de ces Jeux et s’était bien moqué de Leni Riefenstahl, notamment en ce soir de Noël où il jouait, reliques de Geli à l’appui, à paraître plus sincère et spontané que jamais.



Correspondante de guerre

Que, de 1945 à 2003, face à la marée sans cesse renaissante des critiques, Leni ait plaidé qu’elle n’avait pas été effleurée par le racisme, anti-noir aussi bien qu’anti-juif, et qu’elle l’ait prouvé en photographiant avec génie les Noubas du Soudan, renouant avec son amour du corps d’Owens, voilà qui était de bonne guerre. Mais le problème n’était pas là. Car le nazisme n’était pas un catalogue d’idées rétrogrades, mais un mouvement, visant à faire advenir à brève échéance un nouvel équilibre entre les puissances et entre les peuples, au détriment des droits de l’homme et de toute fraternité interethnique. De ce point de vue, Leni Riefenstahl a été un soldat occupant consciencieusement son créneau. De plus, par les affinités de ses goûts artistiques avec ceux de Hitler, elle a sans nul doute renforcé sa confiance en lui. Inconsciente du projet qu’elle servait, et qu’elle eût sans aucun doute désapprouvé si on le lui avait clairement exposé, elle n’en a pas moins été une muse, aidant le plus morbide des artistes à concevoir et à façonner son œuvre.

La brève carrière de Leni comme correspondante de guerre, en septembre 1939, va achever de le confirmer.

Dès les premiers jours de l’agression contre la Pologne, elle part avec ses principaux collaborateurs pour filmer l’avance allemande. L’affaire tourne court après un épisode obscur et complexe : dans la petite ville de Konskie, l’équipe assiste à un règlement de comptes violent entre les nouveaux occupants et la population civile. Quatre militaires allemands auraient été assassinés, des Juifs sont réquisitionnés pour creuser leurs tombes et, lors des obsèques, des soldats nerveux font un carnage dans la foule. Des photos, apparues après la guerre, montrent Leni effrayée. Le magazine Revue les légende en prétendant qu’elle assiste à un massacre de Juifs, et elle contre-attaque car, comme beaucoup d’Allemands, elle nie farouchement avoir eu connaissance du moindre meurtre de Juifs sous le IIIe Reich. Elle dit qu’elle était elle-même mise en joue par un soldat allemand affolé, qu’elle a protesté contre le carnage auprès du général commandant le secteur et qu’elle a repris aussitôt le train pour Berlin, en ne voulant plus entendre parler de filmer la guerre.

En fait, avant le train de Berlin elle a pris l’avion pour Dantzig afin d’y filmer l’entrée triomphale du Führer. Il est vraisemblable qu’elle s’y soit entretenue avec lui. Si, dans son livre, elle est muette sur les tenants et aboutissants de cette escapade polonaise, les documents rassemblés par Jürgen Trimborn1 montrent qu’il s’agissait d’un grandiose projet hitlérien. Une directive de l’automne 1941 le confirme, tout en éclairant l’ensemble de la collaboration entre Hitler et Leni Riefenstahl :

Pour l’avenir, il importe de conserver les archives de cette guerre. Ce seront des documents inappréciables. [...] Je souhaite qu’à l’avenir, les actualités soient l’œuvre des cinéastes les plus capables qui existent. Dans ce domaine il est possible de réaliser des choses extraordinaires1.

On peut s’étonner que le nom de Riefenstahl ne lui vienne pas alors à la bouche, et tenir pour probable qu’il lui vient à l’esprit. La brusque interruption de leur collaboration après quelques jours de tournage en Pologne permet une interprétation de ce silence : sans doute le conquérant voulait-il faire immortaliser par la grande Riefenstahl la phase militaire de sa geste tout comme il lui avait fait filmer ses triomphes politiques, et sans doute avait-elle accepté sans se faire prier. Cependant, l’un et l’autre ont vite déchanté. Elle a découvert que les violences de la guerre étaient peu compatibles avec son esthétique, et lui-même aura estimé que sa collaboration avec la cinéaste avait trouvé sa limite. Capable de diriger un tournage en dépit de son sexe, elle n’était, en revanche, avec sa sensibilité féminine, pas à sa place sur le champ de bataille. Il y aura cependant, bien entendu, des documentaires sur la guerre, et ils utiliseront largement les trouvailles artistiques de Leni ainsi qu’un certain nombre de ses collaborateurs, tandis qu’elle-même passera le reste de la guerre à essayer de finir Tiefland.



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