Le site de François Delpla

[ Accueil ] [ Retour à l'article ]

Stratégie hitlérienne en mai 40
http://www.delpla.org/article.php3?id_article=114

Débat sur le livre de KH Frieser "Blitzkrieg Legende"

jeudi 7 octobre 2004

Sur Histoforums

Le chapitre de la Ruse nazie (1997) sur Frieser

Pour mai 40...

de Arnaud Christen (28/09/2004 18:42:16)

en réponse à "Recherche livre sur la campagne de mai-juin 40"

...je ne pense pas prendre de risque en conseillant celui de K.H. Frieser Le mythe de la guerre éclair, d’autant que les cartes sont remarquables. Incontournable.



A signaler tout de même

de François Delpla (30/09/2004 05:02:27)

Le livre de Frieser, à côté d’immenses qualités, présente de gros défauts et la question initiale porte sur mai-JUIN, or il est très faible sur juin.



Re :A signaler tout de même

de Thierry DECOOL (30/09/2004 13:25:42)

Sans compter la première partie qui cherche à imposer sans arguments valables l’idée que la "Blitzkrieg" n’a pas été pensée avant l’invasion de la France ;o)



Sans arguments valables ? A voir

de Loïc Bonal

C’est un éternel débat apparemment, mais selon toute vraisemblance, c’est plutôt ceux qui disent que le Blitzkrieg avait atteint sa plénitude, notamment sa dimension opérationnelle, avant la campagne de France qui n’ont pas d’arguments valables...

1) à partir d’octobre 1935 naissent des structures tactiques interarmes mécanisées qui synthétisent les principes édictés par le colonel Guderian. Soit. Mais il est important de noter que seule la dimension tactique est ici entérinée, rien de plus. Bref, on a une expérience tactique, de portée limitée, qui initie certes, a posteriori, ce qu’on appelle Blitzkrieg, mais qui ne constitue nullement à elle seule le Blitzkrieg.

2) en septembre 1939, ces expériences tactiques, étendues à sept unités (les 4. et 5. Panzer Divisionen le 10 novembre 1938, la 10. Panzer Division à un seul régiment de chars le 1er avril 1939, la Panzer Division Kempf à un seul régiment de chars en juillet 1939), font leur preuve, mais ne valident que les concepts tactiques de ce qu’on a appelé Blitzkrieg. Pourquoi est-ce que je dis cela ? Parce que la Panzer Division Kempf est avec la 3. Armee en Prusse-Orientale, parce que la 3. Panzer Division est devant le corridor de Danzig avec le XIX. Armeekorps (motorisiert) de la 4. Armee, parce que la 10. Panzer Division est en réserve de la Heeresgruppe Nord, parce que les 1. et 4. Panzer Divisionen du XVI. Armeekorps (motorisiert) et les 2. et 3. Leichten Divisionen du XV. Armeekorps (motorisiert) sont avec la 10. Armee (plus la 1. Leichte Division en réserve d’armée) en Silésie, et que les 2. et 5. Panzer Divisionen, ainsi que la 4. Leichte Division, sont avec la 14. Armee, dans le sud de la Pologne (dans deux secteurs différents). Bref, que l’on a là, au niveau opérationnel, le contraire d’un principe de base du Blitzkrieg : la concentration des moyens mécanisés sur un Schwerpunkt défini. Au contraire, le maître mot semble être atomisation !

3) la mise en place de l’échelon opérationnel du Blitzkrieg date de mai 1940, avec la création de la Gruppe Kleist, regroupant cinq des dix divisions blindées existantes et trois des divisions motorisées sur quatre (plus les 5. et 7. Panzer Divisionen du XV. Armeekorps (motorisiert) de la 4. Armee). Mais c’est là une expérience, la campagne n’a absolument pas été pensée comme devant être décantée par cette unité. Les ordres initiaux de la Gruppe Kleist sont de s’arrêter sur la Meuse et d’attendre les armées d’infanterie, pas de rompre et d’exploiter vers la Manche. La Gruppe Kleist a même bien failli être dissoute à deux reprises, ses unités ventilées, entre le 14 et le 18 mai 1940 ! Il est osé, à ce titre, d’estimer que la campagne a été pensée comme un Blitzkrieg, menée par un groupement mécanisé mis sur pied dans cette optique.

Il apparaît plutôt que ces deux campagnes, "Weiss" et "Gelb", permettent de valider des expériences, d’abord tactiques, ensuite opérationnelles. La plénitude de la "guerre-éclair", elle est postérieure à juin 1940...



On s’en fiche !

de François Delpla (01/10/2004 09:34:47)

On s’en fiche, de la Blitzkrieg ! Frieser se construit un punching-ball sur mesure pour mieux faire admettre sa thèse par un public mystifié. La seule question importante et celle que, derrière cette querelle de vocabulaire largement artificielle, il traite et, à mon avis, maltraite, c’est de savoir s’il y a ou non un plan de bataille très astucieux qui s’applique à partir du 10 mai 40 et, question connexe, si c’est celui de Hitler ou de certains officiers comme Manstein ou Guderian.



De quoi au juste on se fiche

de François Delpla (01/10/2004 13:13:06)

Mon message intitulé "On s’en fiche !" était clair, mais peut-être faut-il le clarifier encore plus.

Il ne visait nullement les honorables internautes qui débattent du concept de Blitzkrieg mais, en l’occurrence, mettait en cause un historien militaire, d’ailleurs plus militaire qu’historien, pour s’être "fabriqué un punching-ball sur mesure" afin de fausser un débat et de faire passer plus facilement des conclusions erronées.

Il maltraite, disais-je, la question de la paternité du plan allemand. J’ai dit qu’il fallait lire Frieser et j’ai parlé de lui avant beaucoup en France et bien avant tout le monde ici, ayant pleinement pris en compte l’édition allemande de son livre -1995- dans ma Ruse nazie de 1997 (un livre inattaqué malgré des promesses qui me laissent sur une grande faim). Mais j’ai dit là et, souvent, ici, que l’excellence (fréquente) de sa description des combats n’avait d’égale que la nullité (presque totale) de ses appréciations sur ce qui se passe dans les états-majors.

Obsédé comme bien des historiens depuis 45, mais à un degré exceptionnel, par le souci de ne reconnaître à Hitler aucune espèce de qualité, notamment planificatrice, il maltraite particulièrement (p. 92-95) la période d’octobre 39 à février 40, où Manstein bombarde le GQG de mémoires conseillant une percée par les Ardennes en se heurtant à un mur.

Maintenant une question plus personnelle à l’historien Loïc Bonal : comment peut-il concilier les analyses qu’il nous a naguère prodiguées sur le fait que les franco-britanniques ne pouvaient strictement rien tenter en matière offensive tandis que l’Allemagne était occupée en Pologne, comment dis-je peut-il concilier cette appréciation avec les analyses de Frieser sur ce mois de septembre 1939 et notamment la très regrettable p. 31 ?

Frieser y étaye en effet sa thèse sur le "fiasco stratégique" de Hitler à cette période uniquement par les appréciations, prises au premier degré sans la moindre distance historienne, de certains généraux qui estiment qu’il a été complètement surpris par la déclaration de guerre anglo-française.



En réponse aux deux messages ci-dessus de Loïc Bonal (01/10/2004 14:07:16)

Un peu de distance. Je trouve le livre de Frieser incontournable sur de nombreux points, notamment les parties où François voit de l’excellence "fréquente" (je me permets de lui dire au passage que je ne suis pas historien, ce qui ne m’empêche pas d’avoir un avis sur certains sujets de l’Histoire...).

J’ai toujours trouvé, et l’ai toujours dit, que les trois ou quatre premiers chapitres ne me paraissaient pas de cette veine. Et par extension, dire que je ne suis pas d’accord avec les assertions de Frieser sur ces sujets (et notamment la campagne de Pologne) ne me semble pas être une redoutable pirouette mettant en cause ma crédibilité.

Ce que je dis, c’est que la critique du terme passe-partout "Blitzkrieg" qu’il fait me paraît des plus intéressantes à de nombreux titres, que sa description de la percée des Ardennes est incomparable, ainsi que ses conséquences sur les structures opérationnelles militaires, et donc qu’il y a de très bonnes choses à ne pas jeter dans ce livre.

Pour la définition de Blitzkrieg, je maintiens mes positions. C’est un ensemble de principes qui fonde le Blitzkrieg, pas ceux-ci pris isolément, sinon, effectivement, l’offensive de Riga de septembre 1917 en est une, de même que l’offensive anglaise à Cambrai en novembre, la Kaiserschlacht de 1918, la campagne de 1870-1871, etc etc.



En toute rigueur

de François Delpla (02/10/2004 20:24:26)

La thèse du livre de Frieser dont il n’est peut-être pas mauvais, à ce point du débat, de rappeler le titre, Blitzkrieg-Legende, ne porte pas sur la définition de la Blitzkrieg mais sur le fait qu’il existerait une légende, suivant laquelle personne en Allemagne n’aurait prémédité la mise de la France au tapis en quelques semaines à partir du 10 mai 40.

Pour étayer cette affirmation étonnante, faite sur un ton des plus suffisants, l’auteur se doit de commencer par ne pas démentir une thèse plus courante -hélas, car tout aussi fausse- suivant laquelle Hitler a été très surpris que la France et l’Angleterre lui déclarent la guerre le 3 septembre 1939.

Alors ça ne fait guère avancer le débat de dire que les premiers chapitres sont plus faibles que les suivants. Il faudrait prendre parti sur le fait qu’il existe ou non un plan destiné à mettre la France au tapis en quelques semaines, puis sur son application, fidèle ou non.



Qui parlait d’argumenter ?

de Loïc Bonal

(...) si Hitler est si sûr de la "mise au tapis" de la France le 22 mai 1940, pourquoi donne-t-il l’ordre de lever une nouvelle vague de divisions d’infanterie (10. Welle : 271., 272., 273., 274., 276., 277., 278., 279. et 280. Infanterie Divisionen, considérées comme divisions de complément) le même jour, avec effet au 1er juillet 1940 (ces divisions seront dissoutes en juillet-août 1940 avant même d’avoir fini leur mise sur pied, ce qui témoigne assez, il me semble, du décalage entre la réalité du terrain et la perception qu’on peut en avoir dans les Etats-Majors...), plus la création d’au moins deux, voire trois, divisions de montagne (4. et 6. Gebirgs Divisionen, peut-être la 5.) début juin 1940 (sans doute à destination de la Norvège, mais pas seulement) ? Cela représente au moins onze divisions, portant le total à 164 grandes unités, ce n’est pas rien et un tel renforcement implique surtout une idée d’alimenter une guerre prolongée, impression renforcée par leur dissolution (à part la 6. Gebirgs Division) de juillet-août 1940, une fois la France abattue. Cela fait longtemps que j’avais envie de vous la poser, n’ayant jamais vu cette donnée qui n’a rien d’anodin traitée/exploitée par l’un ou l’autre camp.

(...)



Quelques pistes

de François Delpla (03/10/2004 20:53:21)

Merci pour (...) cette question, qui va me permettre de m’expliquer plus avant sur ma manière d’aborder Hitler et son art du commandement.

Je ne suis pas en mesure de rendre compte pleinement de cette création éphémère de 9 divisions, dont 8 dissoutes presque aussitôt. Il y a peut-être des causes conjoncturelles, des types qui arrivent à l’âge de l’incorporation, par exemple des étudiants en fin d’année scolaire, que sais-je ? Mais une chose est de rendre compte d’une décision (ce qui suppose un examen approfondi des données en tous genres), une autre de juger si elle peut nourrir telle ou telle thèse.

En l’occurrence, serait-ce une preuve qu’à la date du 22 mai Hitler croit à une guerre longue ? Ce que j’affirme, pour ma part, et qui colle avec toutes les données disponibles, politiques comme militaires, c’est

-  qu’il a tout calculé pour obtenir une paix générale sur le front de l’ouest fin mai 40, mais en le dissimulant soigneusement ;

-  qu’avec Reynaud au pouvoir à Paris et Chamberlain à Londres (la situation lorsqu’il lance ses derniers ordres offensifs le 9 mai) il était sûr de son coup mais que l’arrivée de Churchill au Ten Downing Street ne le rend plus aussi sûr ;

-  qu’avant le 22 mai des événements auraient dû se produire, tant sur le terrain (repli anglais vers la mer) que dans les relations internationales (échos des messages transmis par Dahlerus et Nordling), dont l’absence montre que décidément Churchill dérègle le beau mécanisme.

Dans ces conditions, que faire d’autre que de commander comme s’il ne devait pas y avoir la paix ? Et si les éclatantes victoires de mai ne sont pas décisives, il ne faut pas se découvrir d’un fil, notamment aux yeux des généraux. Il faut rester mobilisé, ne pas sombrer dans la facilité, montrer à toute sa gigantesque machinerie le chemin de l’action et cette création de divisions peut remplir une telle fonction, quitte à les démobiliser si, comme espéré, la paix survient, ce qui sera le cas après un simple armistice franco-allemand.



Le primat de la politique

de Arnaud Christen (01/10/2004 13:27:21)

en réponse à On s’en fiche ! de François Delpla

C’est l’éternel problème : un jeu de cache-cache entre politique et militaire, bien peu d’auteurs parvenant à une synthèse satisfaisante. L’ouvrage de Frieser est remarquable quand il décrit le déroulement opérationnel de l’offensive allemande. Mais il est vrai qu’il se perd dans les brumes dès qu’il s’agit des objectifs ultimes de toute l’affaire, à savoir la recherche par Hitler d’une paix rapide. Et je pense que c’est en partie de ce problème que découle le fait que l’ouvrage laisse de côté le mois de juin : la bataille de France est jouée (ce que Frieser reconnaît en laissant entendre que l’affaire des Ardennes règle bel et bien son compte à l’armée française, ce qui justifie de la sorte l’arrêt de son analyse à Dunkerque), les manoeuvres politiques sont désormais prédominantes. Terrain épineux pour Frieser je suppose.



Politique et stratégie en mai-juin 40

de François Delpla (05/10/2004 10:28:10)

en réponse à : Le primat de la politique d’Arnaud Christen

Je trouve ces termes un peu trop galants !

Frieser n’est pas seulement un historien militaire mal à l’aise sur le terrain politique. C’est un présomptueux qui croit y être à l’aise. Il me fait l’effet d’un Icare, s’approchant du soleil malgré les conseils paternels et ne réussissant qu’à s’abîmer dans la mer.

Quand il aborde certains sujets, par exemple l’arrêt devant Dunkerque, il se déleste de tous les contrepoids érudits qui rendent, malgré tout, lisibles les proses d’un Jacobsen ou d’un Vanwelkenhuyzen.

Correct dans la démolition des thèses antérieures à celle de Costello (qu’il ignore), il est pour le moins décevant dans la reconstruction : pour lui, l’arrêt résulte uniquement de la volonté de Hitler de damer le pion à ses généraux ! Il irait jusqu’à saboter une campagne très bien partie par peur qu’ils ne s’en attribuent le mérite !!!!

Tout un parcours fulgurant d’autodidacte pour en arriver là...

Non, vraiment, dire que ce livre est bon en passant une telle bévue sous silence, voilà qui n’est pas... bon.

Pour une critique publiée depuis quatre ans et incontestée (cliquez sur "l’article complet" et aller à la p. 25.)



Etonnant

de François Delpla (06/10/2004 13:11:47)

en réponse à qui sait ? de David Guegan (05/10/2004 20:09:24)

Essayons de ramener les choses à des termes simples :

-  soit le but de la campagne est d’encercler complètement l’armée anglo-franco-belge pressée dans les Flandres et cet encerclement, le plus gigantesque de toute l’histoire militaire,sera évidemment mis au crédit principal de Hitler ;

-  soit le but est, en menaçant l’ennemi dudit encerclement, de l’amener à une paix qui reconnaisse les conquêtes passées et (au moins en filigrane) à venir du Reich vers l’est.

La thèse que vous soutenez (et qui n’est pas exactement celle de Frieser), que Hitler stoppe le mouvement pour priver ses généraux de lauriers, ne repose ni sur un document ou témoignage quelconques, ni sur la logique.



Et pourquoi soit ?

de Loïc Bonal (06/10/2004 13:50:24)

Et pourquoi cela ne serait pas une opération militaire que l’on veut décisive, amenant l’encerclement le plus gigantesque (à l’époque, on a fait mieux depuis, il me semble) de l’Histoire et donc la paix qui reconnaisse les conquêtes passées du Reich ?

Après tout, l’un et l’autre ne sont nullement contradictoires, et je me suis toujours demandé pourquoi on les opposait si fréquemment. Si on lit Clausewitz, le coup décisif opérationnel doit amener aux buts de guerre stratégiques, qui sont essentiellement politiques. La question est bien d’avoir une situation tellement avantageuse que l’adversaire en soit découragé et cède, amenant sa conquête ou sa mise de côté.

Ainsi, je pense que si votre thèse comme quoi Hitler désirait la "paix sur les plages" avec son "Haltbefehl" est vraie, il a commis un contresens stratégique : n’aurait-il pas été plus facile de forcer les Anglais à la sortie pacifique en écrasant leurs déjà maigres ressources défensives terrestres ? Traiter de la sorte est aller à l’encontre des règles stratégiques de base qui veulent que l’on ne traite qu’avec un égal. Donner un gage aux Anglais, si c’est une belle logique et que je ne mets pas en doute les éléments que vous avez découvert dans les archives et qui vont dans ce sens, c’est aussi une grossière erreur...



Et pourtant il l’a fait !

de François Delpla (06/10/2004 16:24:34)

Il a bloqué le mouvement.

Aucune raison militaire ne pouvait le justifier et il n’y a aucune raison de penser qu’une telle raison ait joué (en étant présente à l’esprit des pères putatifs de l’ordre d’arrêt, Rundstedt et Gِöring, ou de son père réel, Hitler) : un point que j’accorde pour ma part à Frieser contre Ellis, Jacobsen et Vanwelkenhuyzen.

Maintenant, examinons la "gossière erreur", c’est-à-dire essayons de supputer, comme tu le fais, ce qui se serait passé en cas de destruction ou de capitulation des armées en question.

Churchill laisse lourdement entendre, en petit comité comme en public, que la perte totale du corps expéditionnaire ne signifierait pas la paix.

Après tout, ce ne sont que dix divisions, il reste la marine et l’aviation. Certes, la perte des officiers est cruelle, et très handicapante pour la reconstitution d’une armée, mais il reste des unités coloniales, etc. De toute façon il faudra compter énormément sur les Etats-Unis... qui ont eux-mêmes peu d’officiers, et feront une guerre de matériel : un peu plus, un peu moins...

Ce qui est sûr, c’est que Churchill a l’intention de proposer la continuation de la guerre et fourbit déjà les arguments ci-dessus. Lis son discours du 18 juin, dit "de la plus belle heure", retranche ce qui est dit du moral d’acier et de l’envie d’en découdre des troupes rescapées à Dunkerque, le reste tient quand même... et est, dans notre hypothèse, prononcé le 28 mai.

Il n’est pas sûr que la question soviétique se pose tout à fait de la même façon. Une Angleterre qui, au lieu d’évacuer ses troupes, les a sacrifiées dans l’effort antinazi commun (aux grandes puissances européennes moins l’Italie et l’URSS) peut moins être accusée de jeu égoïste et d’antisoviétisme rentré, tandis que Staline est plus directement menacé par une Wehrmacht aussi intacte que triomphante. Pas si sûr qu’il envoie ses félicitations à Hitler pour la prise de Paris, il ménage peut-être un peu plus Albion.

Bref le rembarquement est loin de n’avoir que des avantages, l’important c’est qu’il y ait Churchill, dont la bouche d’or convertit tout en espoir. Et ça, Hitler le sent tout le premier, car en un sens ils sont de la même trempe (même si dans ses "propos de table" et, de plus en plus, dans ses discours publics, il va passer son temps à dire qu’il y a à Londres un salaud d’ivrogne enjuivé qui se prend pour un grand homme) et, en gros, de la même force (la différence étant dans la valeur de la cause).

(je dois moi-même être un peu ivre cet après-midi, qu’est-ce que je donne comme bâtons pour me battre aux gens de mauvaise foi ! heureusement qu’il n’y en a pas sur Histoforums)

Il y a encore deux autres dimensions à considérer, d’ailleurs assez parentes : les Etats-Unis et les élites allemandes, notamment militaires. Celles-ci croient que l’Allemagne est en train de mener une revanche de 1918, permettant de reprendre le programme de Guillaume II d’expansion maritime et coloniale, et ceux-là le craignent. Le problème pour Hitler est de rassurer les Etats-Unis sur le fait qu’il ne cherche pas l’espace "vital" vers l’Atlantique, et d’enlever à ses chers généraux toute illusion, et tout pouvoir de pression, à cet égard.

C’est bien pourquoi il a tant besoin que son opération ardenno-flamande soit, pour parler comme Bush le grand (simple pastiche littéraire), "chirurgicale", ou encore ressemble à un hold-up expéditif, et en aucun cas ne s’éternise.

Hitler est, à ses heures (et celles-ci sont très majoritaires), un prudent. Finir l’encerclement, c’est trop de risque. Grosses chances de paix certes, mais si elle ne vient pas tout de suite, il est à poil. Tandis que

1) s’arrêter trois jours devant Dunkerque ; 2) laisser filer les Anglais et écraser la France,

cela crée à Londres, d’abord comme le dit Lukacs du 24 au 28 mai puis, comme Lukacs ne le dit pas assez, du 15 au 25 juin environ, une effroyable tempête dans laquelle le pouvoir de Churchill est très, très près de succomber.



Filer à l’Anglaise

de Thierry DECOOL (06/10/2004 17:39:04)

en réponse à Et pourtant il l’a fait ! de François Delpla

"2) laisser filer les Anglais et écraser la France,"

Comme je l’ai signalé plus haut, Hitler ne peut penser laisser filer les Anglais. Tout au plus ne ferme-t-il pas la porte totalement en encerclant les forces.

Peu de monde à l’époque peut penser que "Dynamo" va réussir aussi bien, même pas les Britanniques.

Hitler laisse donc la porte légèrement entrebaillée.

Ce qui renforce incidemment votre hypothèse : dans l’esprit d’Hitler, il peut s’agir d’une preuve de bonne volonté, avec peu de conséquences militaires pour l’Allemagne. Le succès du rembarquement et la volonté de WC le prendront de court.



Sans doute, mais...

de François Delpla (06/10/2004 17:58:13)

Vous avez tout à fait raison... mais peut-être pas complètement !

Ces choses sont difficiles à concevoir, donc, dirait Boileau, à formuler.

Winston a tellement refusé l’embarquement quand il était temps que Hitler n’a aucune raison de penser qu’il va mettre les bouchées doubles. De ce point de vue l’Anglais a, probablement sans le savoir, obtenu un magnifique effet de surprise.

Cela dit, la Wehrmacht, toutes armes réunies, aurait pu répliquer rageusement et jouer son va-tout pour limiter au maximum les évasions. C’est ce que j’incline à croire (d’accord avec Halder) qu’elle n’a pas fait. Et ce serait assez logique : dans l’espoir encore vigoureux d’une paix immédiate, suivie d’une "alliance pour le partage" entre impérialisme anglais et allemand, tant la saisie immédiate de Dunkerque que le naufrage de nombreux bateaux bondés de troupes seraient contre-productifs.

Donc d’accord avec vous qu’il laisse exprès une porte entrebaillée et est surpris de l’énergie avec laquelle on l’ouvre, mais ensuite il doit choisir de deux maux le moindre et préfère sans doute des Anglais évadés (somme toute assez piteusement même si le discours winstonien magnifie la chose) à des Anglais noyés ou prisonniers.

[ Accueil ] [ Retour à l'article ]