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UNE ENIGME SEXAGENAIRE : L’ORDRE D’ARRET DEVANT DUNKERQUE (24-26 MAI 1940)



Article paru dans le numéro 8 de la revue Histoire de Guerre



L’article intégral (26 pages) >>>

PDF - 136 ko



4 juin 2000. En un dimanche plutôt banal, la Une de l’actualité est occupée par la commémoration de l’embarquement anglais à Dunkerque. Le prince héritier fait le déplacement, ainsi qu’une armada de petits bateaux. Ils sont, nous dit-on à peu près toutes les heures, quatre-vingts survivants, sur environ 300 embarcations privées qui ont affronté les vagues du Pas-de-Calais et le feu allemand. Il faudra bien un jour écrire l’histoire des commémorations. On a commencé de le faire pour la Révolution française, événement fondateur il est vrai, dont la célébration renseigne sur la manière et le degré de la transformation des sociétés. Or la Seconde Guerre mondiale n’est-elle pas dans le même cas ? Elle a accouché d’un ordre planétaire. Une réflexion sur les événements qu’on préfère mettre en relief et ceux qu’on laisse dans l’ombre alors qu’ils leur sont liés, serait des plus instructives. Et la science historique, si elle tient autant qu’elle le dit à s’affranchir de la commande politique, aurait tout intérêt à travailler en priorité sur les ombres ainsi révélées. Mais foin des leçons générales, un peu de travaux pratiques ! Pas un quotidien, du moins en France, pas un site internet, du moins visité par l’auteur en ce studieux dimanche, n’ont rappelé que sans un bizarre arrêt des troupes allemandes les frêles esquifs auraient vaqué en ordre dispersé à leurs tâches habituelles dans leurs eaux familières, aujourd’hui comme jadis. Alors, sans mépris aucun pour leurs pilotes anciens ou récents, nous allons concentrer le propos sur cet arrêt qu’on nous cache ou, du moins, dont on ne se souvient pas volontiers.

Le blocage

" Comme une faux tranchante ", l’armée allemande déferle depuis la mi-mai 1940 le long de l’Aisne et de la Somme, avant de se rabattre à droite vers Boulogne, Calais et Dunkerque. La manoeuvre vise, de toute évidence, à encercler l’aile marchante ennemie, composée de la totalité des troupes belges, de la grande majorité de l’armée anglaise, et des divisions françaises les mieux entraînées. Soudain, le 24 mai à 11h 30, l’avant-garde est stoppée par un ordre inattendu, à 20 km de Dunkerque, alors que Boulogne est pris et Calais complètement investi. Il ne reste d’autre échappatoire aux troupes quasi-encerclées que Dunkerque et ses abords. Pendant la durée de l’arrêt, c’est-à-dire deux jours et demi, ce périmètre va être fortifié alors que ses accès ne comportaient aucun obstacle sérieux. Les troupes anglaises vont recevoir, dans la nuit du 25 au 26, un ordre d’embarquement qui entraînera l’évacuation totale des valides, avec des pertes minimes malgré les bombardements. Les Français eux-mêmes, qui ont décidé plus tard de se replier vers Dunkerque et de s’y embarquer, vont évacuer la plus grande partie des hommes qui ont pu échapper à l’encerclement. Seuls les Belges vont jeter l’éponge, en capitulant le 28 mai. Les mobiles de l’envahisseur, qui pouvait réussir un coup de filet beaucoup plus important, restent confus, sous la plupart des plumes qui les abordent.

Beaucoup de mobiles pour une immobilisation

Deux types de mobiles, les uns militaires, les autres politiques, sont avancés, en proportions variables suivant les auteurs. Les raisons militaires enrôlées pour expliquer l’arrêt sont assez variées. Les chefs qui les auraient invoquées se nomment, selon les livres, soit Rundstedt, soit Göring, soit Hitler. Tout aussi flottante est la nature des craintes ou des espoirs qui les auraient animés. On lit que la trop rapide avance aurait inquiété soit le général von Rundstedt, chef du groupes d’armées A qui était en train d’effectuer la percée, soit Hitler lui-même, soit les deux ; mal convertis à la stratégie nouvelle inspirée par Guderian (qui est présent sur le terrain, à la tête du corps blindé le plus proche de Dunkerque), ils auraient redouté que l’étirement des lignes multiplie les chances d’une réaction ennemie : dans cette hypothèse, l’arrêt serait temporaire et viserait à permettre un regroupement avant l’assaut final. Mais le commandement allemand craindrait aussi le " terrain marécageux des Flandres " et l’estimerait " impropre aux chars ". On lit encore que les développements futurs de la campagne, qui nécessitaient des chars en bon état pour frapper vers le coeur de la France, auraient incité Hitler à économiser et à reposer les engins. On lit enfin, ce qui nous rapproche des mobiles politiques, que Göring, chef de la Lutfwaffe, aurait insisté pour qu’on laisse " l’aviation, arme nazie ", finir le " travail " à Dunkerque, ce qui aurait nécessité l’arrêt des troupes au sol. Du côté politique, nous trouvons à la fois des considérations locales : Hitler aurait voulu épargner les villes flamandes, pour se concilier leurs habitants en vue du remodelage racial de l’Europe, et des vues planétaires : il s’agissait de ménager les Anglais et de leur sauver la mise en permettant l’embarquement de leur corps expéditionnaire, pour faciliter une paix qui aurait vu les deux puissances se partager le leadership européen. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, cette dernière théorie n’a jamais servi d’explication unique. En particulier son initiateur, l’écrivain militaire anglais Basil Liddel Hart, a toujours fait la part belle aux explications militaires. Dans les années 90, trois auteurs ont fait progresser le débat, pendant qu’un autre tentait de le figer. John Costello, tout d’abord, a considérablement affiné le mobile diplomatique. Il a montré que les offres de paix couraient depuis les jours précédant l’offensive, comme une fusée destinée à parvenir sur orbite en même temps que les blindés devant Dunkerque, et qu’elles ne concernaient pas la seule Angleterre mais, aussi bien, la France ; il s’agissait donc d’une pause devant déboucher sur la paix immédiate et non d’un gage donné à l’Angleterre pour s’entendre avec elle après l’écrasement de la France, comme Liddel Hart le donnait à penser. Costello n’est cependant pas parvenu à des formulations très nettes, et continuait à faire droit aux spéculations de Liddel Hart sur un ordre d’arrêt facilitant intentionnellement l’évacuation britannique. Je lui ai emboîté le pas dans mes deux premiers livres, tout en précisant qu’il s’agissait d’une paix immédiate épargnant à la France l’invasion et l’amputation, et j’ai parachevé la démonstration dans un livre entièrement consacré à l’ordre d’arrêt. Entretemps, l’historien belge Jean Vanwelkenhuyzen avait produit un ouvrage lui aussi centré sur l’ordre d’arrêt où il pourfendait tout en les assimilant abusivement Liddel Hart, Costello et votre serviteur, pour se rallier à une synthèse éclectique des hypothèses militaires classiques, et l’Allemand Frieser avait, dans un gros ouvrage sur la campagne de France, produit une théorie nouvelle, à la charnière du militaire et du politique : Hitler voulait stopper non ses blindés, mais ses généraux, coupables d’avoir pris sans le consulter des dispositions pour foncer vers Dunkerque. Pour les besoins de cet article, je reviens sur le sujet après avoir produit une biographie de Hitler et une étude sur l’appel du 18 juin. Ces travaux ne m’ont guère éloigné du dossier, et ont apporté à ma thèse d’amples confirmations. Par ailleurs, un ouvrage fondamental sur la phase suivante de l’entreprise hitlérienne, l’agression contre l’URSS, a encore affiné et assuré la perspective...

François Delpla, le 18 juin 2000



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