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"Nuremberg face à l’histoire", chapitre sur Hitler



Editions de l’Archipel, 2006



Chapitre 32

Le grand absent

Hitler est omniprésent à Nuremberg. Son nom est invoqué à tout propos mais l’est-il à bon escient ? On peut regretter, pour l’histoire, que les doutes qui subsistaient ça et là sur son décès n’aient pas conduit à le juger, comme Bormann, par contumace. Le dépit de l’historien menace même de se muer en colère lorsqu’il voit qu’on a convoqué à la barre, le 3 juillet 1946, son propre chauffeur, Erich Kempka, qui aurait eu bien des choses à dire sur sa personnalité, mais qui est là simplement parce qu’il est le dernier à avoir vu Bormann vivant ! Le tribunal tente alors de savoir si le dernier bras droit du Führer est mort et il interroge cet homme parce que, quand il a vu Bormann pour la dernière fois, le 2 mai 1945 vers 2 heures du matin dans une rue de Berlin, il était debout près d’un char russe en train d’exploser -ce qui a provoqué l’évanouissement du témoin lui-même ! « L’avez-vous vu mort ? » demande Dodd à Kempka qui vient de dire que son compagnon de fugue n’avait probablement pas réchappé de l’accident. Et comme il dit qu’il n’a pas vu le corps, l’interrogatoire, en ses dernières répliques, roule sur celui de Hitler, le temps de nous permettre d’apercevoir... ses pieds :

M. DODD. - Vous êtes le seul homme qui ait pu témoigner que Hitler fût mort [...] Mais vous ne l’avez pas vu mourir, n’est-ce pas ?

TÉMOIN KEMPKA. - Non, je ne l’ai pas vu mourir.

M. DODD.- Et vous avez dit aux interrogateurs que vous croyez avoir transporté son corps en dehors de l’abri et y avoir mis le feu. N’est-ce pas vous qui avez dit cela ?

TÉMOIN KEMPKA. - J’ai porté la femme d’Adolf Hitler au-dehors et j’ai vu Adolf Hitler lui-même, roulé dans une couverture.

M. DODD. - Avez-vous réellement vu Hitler ?

TÉMOIN KEMPKA. - Je ne l’ai plus revu lui-même. La couverture dans laquelle il était roulé était un peu trop courte, et je ne voyais que ses jambes qui en sortaient1.

Comme on peut s’en douter, ce dialogue sera une aubaine pour l’ample littérature sur la survie du Führer, achevant de rendre lourdement négatif le bilan du procès quant à la connaissance de sa personnalité.

Son procès par contumace aurait permis de verser des pièces recueillies lors de la collecte de documents et de témoignages par les armées alliées, et qui allaient souvent dormir, inaperçues, pendant des décennies. Ou d’interroger et de contre-interroger des témoins qui avaient été ses familiers, à commencer par la grande bourgeoise Helene Bechstein, qui avait sans doute beaucoup à dire sur ses premiers pas politiques et mondains, et qu’on laissa mourir en 1951 sans l’avoir interrogée, et sans avoir saisi ses archives familiales (la perquisition des domiciles de cette catégorie de personnes eût été pourtant légitime et salubre après la capitulation sans condition, dans le cadre de la mission donnée aux armées de récupérer toute pièce utile à la justice). Enfin, sa mise en cause aurait permis de faire parler davantage à son sujet ceux de ses co-accusés qui l’avaient bien connu, comme Göring, Speer ou les militaires.

On aurait pu de toute façon considérer comme une tâche du procès de cerner son rôle, en raison d’une part de sa place évidente à la tête des « conspirateurs » du box, d’autre part de leur système de défense commun, consistant à dire qu’ils ignoraient tout du côté criminel du régime, et que Himmler en était l’âme, dans un rapport avec Hitler qu’ils ne précisaient guère et que le tribunal aurait dû chercher à préciser. La logique judiciaire, consistant d’une part à privilégier les crimes les plus sanglants, d’autre part à réunir des preuves contre des accusés et à passer à autre chose quand on pensait en avoir suffisamment, fit qu’on n’étudia pas systématiquement ses méthodes de gouvernement. Mais, en raison de son poids dans le nazisme, on parla quand même souvent et beaucoup de lui. Ainsi, le jugement, lorsqu’il critique l’acte d’accusation et déçoit les attentes de Jackson en réduisant comme peau de chagrin l’extension du complot, dispose :

Le « plan concerté ou complot » visé par l’Acte d’accusation s’étend sur une période de vingt-cinq ans ; il va de la formation du parti nazi (1919) à la fin de la guerre (1945). [...] Or, de l’avis du Tribunal, le complot doit être nettement défini dans un but criminel. Il est proche de la décision et de l’action. Il ne résulte pas des simples énonciations d’un programme politique [...]. Il faut donc rechercher s’il y a eu un plan concret de guerre, et qui a participé à ce plan. Peu importe que les preuves aient montré ou non l’existence d’un complot d’ensemble englobant la prise du pouvoir, l’extension de la domination nazie à tous les domaines de la vie économique et sociale, les projets de guerre. Elles démontrent du moins que, le 5 novembre au plus tard, ces projets étaient formés [...] Elles attestent l’existence de plans concertés et successifs plutôt que celle d’un complot les englobant tous. [...]

Tout de même, le procès est entièrement orienté par l’idée, tout à fait juste et souvent oubliée par la suite, que la criminalité nazie résulte d’une intention cohérente. Le jugement l’indique à l’aide d’une citation empruntée au témoignage de Schmidt, l’interprète de Hitler :

Dans la pensée du Tribunal, l’imputation aux accusés de plans concertés et successifs tendant à la guerre d’agression est justifiée par des preuves. [...] Cet état de fait est bien exprimé par Paul Schmidt, interprète officiel du ministère des Affaires étrangères d’Allemagne, dans le passage suivant :

« Les buts des dirigeants nazis étaient clairs dès l’origine : c’était, en vue de dominer le continent européen, l’incorporation au Reich des éléments de langue allemande, puis l’expansion territoriale sous le couvert de l’expression « Lebensraum ». Mais l’exécution de ces projets essentiels fut improvisée. Les mesures qui s’ensuivirent furent dictées par les événements ; mais toutes, elles étaient conformes aux buts que nous venons de rappeler. »

L’un des textes les plus clairs et les mieux écrits à cet égard est sorti de la bouche d’Elwyn Jones, l’un des procureurs britanniques, par ailleurs député travailliste [1]. Il dit lors de l’audience du 8 janvier une phrase qui a fait sourire par la suite trop d’historiens demi-habiles :

Les événements ont prouvé dans le sang et la misère de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, que Mein Kampf ne constituait pas un exercice littéraire à traiter avec une tranquille indifférence comme l’ont fait malheureusement avant la guerre ceux qui se trouvaient menacés, mais que c’était l’expression d’une foi fanatique dans la force et dans l’imposture pour établir la domination nazie sur toute l’Europe, sinon sur le monde entier.

On trouve cependant tout au long des débats et des actes finaux une curieuse tendance à exempter Hitler, sans preuve aucune et sans grand souci d’en rechercher, d’un grand nombre de décisions qu’il serait sage, au contraire, de lui attribuer au moins en partie. Jones lui-même en donne un magnifique exemple lorsque, pour accabler Raeder, il prétend que Hitler n’était pour rien dans le projet d’envahir la Norvège [2] ! On peut relever, dans le même ordre d’idées, la phrase du verdict citée au chapitre précédent, suivant laquelle Göring porte « la responsabilité » des tortueuses manipulations de l’affaire Blomberg-Fritsch.

Deux causes concourent sans doute à cette cécité. Tout d’abord, il n’est pas facile de regarder le soleil en face et la criminalité hitlérienne a quelque chose d’éblouissant : il est naturel que l’on considère plus volontiers ses ombres portées. D’autre part, il s’agit d’établir des responsabilités individuelles, face à des accusés qui tous se réfugient dans l’excuse de l’action collective, et la tentation est forte, en retour, d’exagérer leur marge d’initiative.

le 15 juin 2008

[1] Il vécut de 1909 à 1989 et fut ministre dans les cabinets travaillistes à partir de 1964.

[2] Cf. Taylor (Telford), Procureur à Nuremberg, p. 211.



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