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Supplique aux préparateurs de manuscrits




Vous qui avez bichonné de vos expertes mains les livres présentés dans cette rubrique, à quelques exceptions près dues à la pauvreté de l’éditeur, je tiens à vous dire d’entrée de jeu que votre corporation est des plus utiles. Cependant, tout comme les auteurs, les préparateurs peuvent prendre la grosse tête et se croire infaillibles. Le risque est alors grand qu’il se muent de précieux collaborateurs en censeurs malencontreux.

Le principal danger qui vous guette est de vous enfermer dans votre connaissance de la langue, et de faire des corrections qui suivent fidèlement une règle générale, mais jurent avec le texte. Par exemple, j’écris qu’une personne a la gâchette facile. Vous remarquez fort justement que le mot est techniquement mal employé : la pièce sur laquelle presse le doigt du tireur s’appelle la détente et vous remplacez l’expression par « la détente facile ». Là vous n’améliorez pas la phrase, je dirai même, tout à fait entre nous, que vous la détériorez, et ce de deux manières : d’une part votre expression, peu usitée, en tout cas beaucoup moins que la mienne, risque de dérouter le lecteur à un moment du récit où je ne souhaite précisément pas qu’il se pose des questions ; d’autre part l’individu que je mets en scène est un fonctionnaire public, en l’occurrence un gendarme, et le fait de dire qu’il a la détente facile pourrait évoquer, au lieu de l’épisode dramatique de maintien de l’ordre dont il est question, un personnage incarné par Louis de Funès qui serait tenté de négliger le service si un hamac croise son chemin.

Pour achever de vous faire toucher du doigt le problème, voici un exemple beaucoup plus ancien, où mon texte était fautif, mais le vôtre plus encore. Un homme possédait une écurie de course et j’avais écrit qu’il était « propriétaire de purs-sangs ». Le terme, remarquâtes-vous, est invariable et vous corrigeâtes : « de pur-sang ». Mais en effaçant la marque du pluriel, vous ratiboisiez l’écurie ! Vous aviez altéré le sens pour sauver la règle, ce qui revient à peu près à tuer le malade pour soigner la fièvre. Il fallait bien sûr écrire « de chevaux », ce que nous fîmes après une concertation fructueuse, du moins pour moi.

Car aucun de ces problèmes n’est grave... à condition que l’auteur reste maître de son texte. Hélas ici le bât blesse, et, à ce qu’il me semble, de plus en plus. Au fil des années, je dois mener de plus en plus de batailles de dernière heure sur les dernières épreuves car je constate des bourdes qui ne sont pas de moi et qu’on ne m’a nullement soumises. J’en conclus que, peut-être pour des raisons économiques, vous vous sentez encouragés à prendre de plus en plus d’initiatives, dans une division du travail où l’auteur serait un livreur d’idées brutes et vous, les maîtres souverains de la mise en forme. Or, auriez-vous cent fois raison dans vos modifications, vous pouvez vous-mêmes les transcrire de manière erronée : par exemple quand on transforme des chiffres en lettres, il arrive qu’on lise mal et que le résultat soit curieux. J’ai ainsi un « 19 » qui a été récemment converti en « dix » et dans le contexte cela n’était pas sans importance.

Une autre catégorie de corrections, hélas fort en honneur, est, elle, tout à fait à proscrire, et cela permettrait à tout le monde de gagner beaucoup de temps. Il s’agit des cas où l’usage admet plusieurs possibilités. Par exemple, j’en avais jusque là de me voir corriger "jusque là" en "jusque-là", jusqu’au moment où, pris d’un doute, j’ai ouvert mon grand Robert et constaté qu’il nous donnait raison à tous, Molière à l’appui pour vous et la marquise de Sévigné pour moi ! Eh bien c’était à vous de l’ouvrir, et de me laisser mon choix.

Quelles que soient aujourd’hui les difficultés financières des uns et des autres, il y a, dans tout processus de fabrication, des temps incompressibles. Celui de soumettre vos corrections, ou au moins de les signaler, ne peut être économisé sans grand dommage pour les livres et, en définitive, pour la réputation de votre profession.

Un auteur n’est pas nécessairement un bon connaisseur de la langue dans laquelle il écrit et même s’il l’est il peut, pour toutes sortes de raisons matérielles ou psychologiques, commettre des erreurs qui enlaidissent involontairement son propos. Pour ma part, j’ai souvenir d’avoir retenu environ un tiers des améliorations que vous suggérâtes. Puisque, précisément, je relis très attentivement mes textes avant de les remettre à l’éditeur, je peux dire que vous m’avez beaucoup appris et donné, dans tous les sens de l’expression, de bonnes leçons. J’ai conscience d’en avoir encore besoin mais, de grâce, ne me laissez pas les découvrir lorsque le livre est en librairie !

le 1er mai 2006



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