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Livre Aubrac (suite de suite)



Chapitre 8



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Une défaillance nationale

Lucie conteuse

Lucie déclare à Corinne Bouchoux, en réponse à une question très générale sur son couple (p. 206) :

Raymond m’a empêchée de fabuler. J’avais tendance à inventer ma vie, à l’embellir. Il m’a habituée à ne pas trop broder.

A peine ces lignes publiées, Chauvy s’empresse de les extraire de leur contexte pour demander, dans le Figaro, s’il s’agit du "début d’un aveu" concernant les faits et gestes de Lucie en 1943. De sa part, ce n’est certes pas le début d’un procédé : il s’intéresse moins au réel qu’aux affabulations qu’il peut broder sur les propos de ceux qu’il veut perdre, tout comme Vergès depuis le commencement de ses attaques. Les Aubrac y ont opposé une digue longtemps efficace : le livre de Lucie, ses innombrables conférences en milieu scolaire, le procès intenté et gagné contre Bal et Vergès, le témoignage de Raymond au procès Barbie, l’acceptation donnée à deux films*, tout cela constitue une activité militante d’autant plus fructueuse qu’elle fait appel au raisonnement et jamais à la censure.

Il importe de souligner que les Aubrac n’ont rien sollicité, se contentant de saisir les occasions qu’on leur offrait de s’exprimer. Par exemple, à l’origine du livre Ils partiront dans l’ivresse, on trouve une commande d’éditeur, sur la suggestion d’une ancienne élève de Lucie, Simone Kaminker devenue Signoret.

La Résistance était attaquée par une croisade où se distinguait l’extrême droite, elle-même en forte progression électorale. Car il y avait une coïncidence sans doute fortuite, mais exacte, entre les premières entreprises de Vergès et l’irruption du Front national sur la scène politique française : élection de Dreux à l’automne 1983, obtention de 11% des voix par la liste de Le Pen aux élections européennes en juin 1984. Les Aubrac prenaient position contre les résurgences du racisme et du fascisme en même temps qu’ils poussaient à l’organisation des résistants pour répliquer aux calomnies. Ce n’est guère le comportement de gens qui ont des choses à cacher. Si un point, dans leur histoire, était de mauvais aloi, une confrontation permanente avec les interlocuteurs les plus divers ne pourrait manquer de le faire ressortir.

Particulièrement dans les établissements scolaires. Il faut avoir bien oublié ce qui s’y passe pour croire que quiconque, à force de bagout, pourrait dissimuler longtemps des turpitudes à des foules sans cesse renouvelées de lycéens. Accuser les Aubrac de "matraquage" est donc particulièrement malvenu. Car ce procédé, si répandu à l’heure actuelle, suppose un public passif, qui ne peut qu’absorber des sons et des images sans avoir de prise sur elles. Le matraqueur, par définition, ne s’expose pas.

Mais soudain, profitant d’une impression de saturation créée par le film de Berri, et surtout par la débauche publicitaire préalable, la partie adverse, où nous ne nous épuiserons pas à démêler les rôles respectifs de Vergès et de Chauvy, joue opportunément son va-tout. Avec un livre qui n’est guère qu’une litanie de contradictions réelles ou supposées, elle ouvre une brèche, par où le doute peut enfin s’infiltrer et ruiner entièrement la digue. On spécule que le lecteur le plus critique trouvera bien, à la fin des fins, au moins l’une des contradictions "troublante". En outre, tout se passe comme si on misait sur l’âge : à 84 ans, il est plausible d’escompter que Lucie va soit s’effondrer et se taire, soit se lancer dans des contre-attaques de plus en plus brouillonnes qui transformeront en un jeu d’enfant la pêche aux contradictions.

D’où l’intérêt et, on l’espère, l’efficacité des chapitres précédents, résolument historiques. Ils invitent à répudier toute démarche d’attaque ou de défense, au profit de l’examen des faits. Car il ne s’agit pas de savoir si Lucie et Raymond sont coupables de récits tronqués ou déformés, mais de trahison au profit de l’Allemagne ou de "terrorisme" à ses dépens.

Ils partiront dans l’ivresse n’est ni ne se veut un livre d’histoire. C’est une oeuvre écrite au magnétophone, presque entièrement de mémoire. Presque, car il y avait tout de même, à l’occasion, quelques conversations avec des survivants, pour préciser des souvenirs. Cela donne, pour l’historien, un précieux matériau, à condition de savoir l’employer. Les dates doivent être recoupées et l’ordre des faits peut, après examen, être modifié : l’objet tient du puzzle.

Lucie, lors de nos entretiens, a revendiqué un statut de conteuse. Voilà qui éclaire bien des choses. Chauvy a doublement tort de voir dans la citation ci-dessus "le début d’un aveu". D’une part, elle ne renvoie pas à son rôle historique, mais à la période précédant la formation de son couple : c’est alors, la phrase l’indique sans ambiguïté, qu’elle avait "tendance à inventer sa vie". D’autre part, sa méfiance envers les récits de Résistance, fussent-ils les siens, s’étalait déjà dans l’introduction de son premier livre, paru en octobre 1945 :

Parce que l’on a une formation d’historienne, on se construit une vue rationnelle de la Résistance, vue très intellectuelle que l’on complète beaucoup trop sentimentalement parce que l’on a pris part à certains des événements. Et dans la peine qu’on a connue, dans les actes qu’on a vécus, dans les êtres qu’on a fréquentés, dans les résultats qu’on a obtenus, on se crée un ensemble de souvenirs et d’idées qui correspondent un peu trop à un sentiment personnel. Ce n’est qu’à travers ces sentiments que j’ai pu dégager un certain nombre d’idées et rappeler un certain nombre de souvenirs sur la Résistance, son développement et son organisation. Il faut bien dire que si l’ensemble est imparfait il est encore plus incomplet, que tel qui vécut la Résistance ne s’y reconnaîtra plus du tout, tandis que tel autre aura l’impression d’y retrouver les siens.

Nous vivons une époque merveilleuse et dangereuse. Jeanne d’Arc, ayant échappé à l’ennemi par la voie des airs, atteint un âge avancé, propice aux trous de mémoire, et elle est agrégée d’histoire. Elle se fait chroniqueuse et accepte les interviews télévisées. L’épopée, le premier des genres littéraires, qui avait emprunté pendant des siècles la voie peu contraignante de la transmission orale, avait été mise à mal par l’écriture puis tuée par l’imprimerie, laissant la place depuis le XVIème siècle au roman d’un côté, à l’histoire de l’autre. Le cinéma complique encore les choses et les faits d’armes de la seconde guerre mondiale doivent faire leur chemin dans une brousse d’images et de documents, sous l’oeil critique de témoins connus ou inconnus, qui peuvent surgir à tout moment, mais dont la mémoire, en plus des outrages du temps, a subi elle-même la contamination des films et des livres plus ou moins romancés, ainsi que des préoccupations militantes, pendant près de soixante ans. Il faut adapter nos cerveaux qui n’ont pas changé depuis l’Antiquité, nos corps qui combattent et qui aiment avec les mêmes hormones, à de nouveaux instruments, sans nous laisser dominer par eux, et à des sociétés plus ouvertes, tout en n’accordant pas les mêmes droits à la corruption et à l’honnêteté, à la vérité et à l’erreur. L’héroïsme n’est plus ce qu’il était, il doit compter avec la liberté et le pluralisme de la presse et de la pensée. Quel progrès ! Mais aussi quel risque de déchoir et de ne plus croire en rien qu’en l’argent, source et but de la plupart des émissions et des livres !

L’appât du gain n’entraîne pas toujours les médias vers une médiocrité uniforme. Il peut aussi les conduire à propager le clinquant et le sensationnel, de préférence malveillant. Il n’y a plus de tribunaux d’inquisition, où des évêques sournois mènent les interrogatoires du haut de leur science de façon à faire trébucher les bergères pour les expédier prestement au bûcher, mais des campagnes à répétition qui peuvent ruiner à petit feu votre combativité. Et si le parallèle entre Lucie et Jeanne d’Arc ne doit pas être poussé trop loin, en revanche Vergès et Chauvy se conduisent intégralement comme des Cauchon.

Lucie revendique donc un statut de conteuse. Elle en reconnaît les limites. Reconnaissons-en la valeur, y compris historique. Elle s’inscrit dans la continuité d’un avertissement que son ami Copeau adressait aux chercheurs lors du colloque sur le trentième anniversaire de la Libération : "Votre histoire nous apparaît un peu glacée. Il ne faut pas craindre de tremper vos plumes dans le sang."*. Elle-même dit volontiers qu’elle n’est pas sûre qu’un chercheur actuel puisse "comprendre le vécu des résistants". Le choix du conte, c’est-à-dire de récits pittoresques où l’atmosphère est aussi importante que les faits, est sa méthode d’approche de la vérité, qui en vaut bien d’autres, et ne doit pas induire l’historien à relayer les quolibets de publicistes soudain dispensés par Chauvy du respect envers les propos de Lucie, dont ils faisaient preuve jusqu’en 1997.

La France de Marcel Proust va-t-elle entrer dans le XXIème siècle en se gaussant d’une de ses plus belles figures féminines, coupable de raconter son aventure en laissant parler, avec une sensuelle nostalgie, sa mémoire ?

Expliquer Chauvy

La première intervention publique de Gérard Chauvy contre les Aubrac remonte, d’après lui-même, au 14 octobre 1991. Il déclare à propos du mémoire de Vergès qui circule alors dans les rédactions depuis une quinzaine :

Le passage final sur l’évasion de Aubrac (sic), avec l’attaque du boulevard des Hirondelles, est, à la différence du reste, étayé par un rapport allemand signé Knochen, un des chefs de la police allemande (...), que je possède et dont on peut dire, effectivement, qu’il apporte un éclairage bien différent de ce que l’on savait. Selon cette version, l’attaque des résistants était en fait dirigée pour délivrer (sic) un responsable du réseau Nilo, le capitaine Biche. Je puis affirmer que d’autres éléments en ma possession confirment ces données.

Cette déclaration fait suite aux démarches entreprises par les Aubrac pour faire pièce à la divulgation du "testament" : conférence de presse le 8 octobre, lettre circulaire aux journalistes le 12. Notre homme semble donc avoir fait très vite une fixation sur l’une des pièces justificatives des accusations de Vergès contre les Aubrac, le rapport Knochen. Les autres "éléments en sa possession" ont probablement trait au témoignage de Biche lors du procès Doussot -c’est, en tout cas, la seule chose qui, dans son livre, vienne s’ajouter aux supputations de Knochen pour corroborer l’attribution au réseau Nilo de l’organisation du coup de main. Chauvy, dont le précédent ouvrage, paru au début de cette année 1991, faisait une large place à Lucien Doussot, a dû faire instantanément le rapprochement. Dès lors, il n’est pas difficile de se représenter le cheminement qui, en quelques jours, l’a fait basculer du comportement d’un chercheur sérieux vers celui d’un illuminé, tout entier polarisé vers ce qu’il pensait être une découverte révolutionnaire.

Non seulement le rapport Knochen était la révélation parfaite, le document venu d’ailleurs qui fait tout voir autrement, mais les Aubrac, en ne lui accordant aucune espèce d’importance dans leur conférence comme dans leur circulaire, lui sont apparus comme de dangereux mécréants. S’ils ne partageaient pas sa foi, c’est qu’ils étaient les ennemis de ce texte sacré, c’est qu’ils avaient tout fait pour qu’il fût dissimulé, et continuaient.

En tant que Lyonnais, Chauvy était également bien placé pour repérer -quand ?- l’article signé de Lucie dans La Marseillaise du 20 septembre 1945. Dès lors, il tenait sa proie : puisque Lucie avait d’abord cherché à dissimuler la mise en liberté provisoire, c’est que celle-ci cachait une entente coupable avec l’ennemi, et que la version ultérieure d’une menace de mort contre le procureur n’était qu’une tartarinade. En tout cas, les Aubrac étaient des menteurs et on pouvait, toutes voiles dehors, mettre en doute leur "légende" en prétendant y substituer, enfin, un regard historique.

Ainsi, point n’est besoin de payer Chauvy avec sa monnaie et de le taxer d’infamie, de liens secrets avec Vergès ou d’appartenance à un complot anti-résistant. C’est probablement, tout au moins au début, un homme seul, qui croit avoir fait la découverte de sa vie. Reste à savoir pourquoi la France a marché ou du moins, parmi ses habitants, la majorité de ceux qui ont une certaine audience.

Pistes pour l’histoire d’une affaire

Les considérations qui suivent sont résolument vagues, au moins sur les noms propres. Disons qu’elles sont journalistiques. La distinction entre l’histoire et le journalisme ne réside pas, n’en déplaise à M. Pfister, dans le caractère écrit ou oral des sources. Ni dans le caractère plus ou moins récent des faits étudiés, dans le sérieux de leur étude, ou dans l’obligation d’approcher du plus près possible la vérité. Elle réside uniquement dans l’obligation de citer les sources, qui s’impose plus à l’historien qu’au journaliste. Les informateurs dont on préserve l’anonymat font tache dans un livre d’histoire alors qu’ils sont monnaie courante, à bon droit, dans les articles comme dans les livres des journalistes.

Je crois nécessaire un développement sur la manière dont, de janvier 1997, date des premiers bruits sur le livre de Chauvy, à juin 1997, date de fin de la rédaction de ce livre, la rumeur a été reçue dans le doux pays de France, mais, faute de temps et de moyens, je n’en tracerai qu’un tableau impressionniste, fondé sur mes seules expériences. Je n’entends pas, en nommant des interlocuteurs, risquer d’être injuste et de les faire mal juger alors que d’autres ont pu avoir un comportement similaire, mais inconnu de moi.

Le 26 février, venant comme tous les mercredis dans l’immeuble des Aubrac, je dépose sous leur paillasson un court message : "En ce jour de sortie du film et d’apparition des calomnies, recevez le soutien d’un historien iconoclaste". Je viens de lire le numéro de mars d’Historia, servi aux abonnés un peu avant sa sortie. Le geste que j’accomplis me semble élémentaire. La suite va montrer qu’il ne l’est pas pour tout le monde.

L’article de Chauvy dans Historia présente une qualité : c’est un excellent résumé de son livre. Il est donc calomniateur. Il pourrait et devrait susciter des réactions, notamment chez ceux qui viennent pendant des mois d’encenser le couple Aubrac. Or un épais silence tombe. J’apprends que quelques personnes, consultées sur ce sujet, disent qu’elles attendent la sortie du livre, bientôt annoncée pour le 3 avril.

Je rédige pour ma part, au bout d’une quinzaine, une première "réponse à Gérard Chauvy" d’environ dix pages, que je soumets à une cinquantaine de destinataires. J’affirme la nécessité d’un livre pour réagir à celui de Chauvy et annonce mon intention de m’atteler à cette tâche. Je reçois quelques réponses, dont l’une d’un historien célèbre, travaillant sur le XXème siècle, qui m’écrit : "A vrai dire, je n’oserai me prononcer sur la question, n’étant pas spécialiste de la période". Un autre correspondant m’encourage à proposer un article au Monde. Il paraîtra, après quelques contretemps, le 8 mai. Une lettre d’un troisième m’amène à la mise au point suivante, datée du 31 mars, que je cite parce qu’elle illustre bien la situation à ce moment :

(...) Ma démarche est celle d’un citoyen indigné et inquiet, et non d’un historien en peine de sujets. Avant ce projet, qui s’est imposé à mon esprit depuis une quinzaine, je démarchais les éditeurs avec deux livres : un Pearl Harbor quasiment terminé, et un essai biographique sur Hitler, en début de rédaction. J’ai toujours dit, et je répète ici, que je souhaitais n’être ni le premier ni le plus digne qui proposât ses services pour torpiller dans l’oeuf l’entreprise Chauvy, et que j’étais prêt à m’effacer devant un travail plus autorisé que le mien, qui affirme nettement que la réunion de Caluire a été donnée à la Gestapo, sans l’ombre d’un doute, par René Hardy et que l’évasion du 21 octobre, organisée par Serge Ravanel et Lucie Aubrac au profit de l’époux de cette dernière, est un fait acquis. Si mon dernier courrier parvenait à stimuler les prudents et à mobiliser les agnostiques de ces dernières semaines, je serais le plus heureux des hommes en retournant à mes chères études.

La seule réaction publique au mois de mars est celle ... d’Historia. Son numéro daté d’avril publie une courte lettre de Raymond Aubrac et donne la parole à Ravanel, qui réfute fort intelligemment l’article de Chauvy. Mais ces proses sont noyées dans une nouvelle fournée d’affabulations, dont le summum est une lettre de la fille de Hardy, exigeant qu’on reconnaisse l’innocence de son père. On n’a pas entendu dire que Chauvy, qui s’affirme toujours convaincu du contraire, ait récusé ce renfort.

Jeudi 3 avril. Le livre sort, et les journaux télévisés interrogent brièvement Chauvy et les Aubrac. J’entends Lucie sur France-Inter dire qu’elle est "fatiguée". A cette seconde je décide de faire mon livre. Le jour même, L’Evénement du jeudi publie un riche dossier, très favorable aux Aubrac tout en donnant la parole à leurs détracteurs. Il comporte une déclaration de vingt personnalités parmi les plus en vue de la Résistance, à part les Aubrac, à la fois digne, combative et intelligente. Elle précise que ces personnes en appellent à une histoire sérieuse, et nullement à une pieuse conservation de la mémoire. Mais ce dossier de L’Evénement est tout, sauf une réfutation du livre de Chauvy.

Puis le silence retombe. De rares journaux, très à droite, emboîtent le pas à Chauvy. Aucun ne l’attaque en avril, si ce n’est le Nouvel Observateur par les plumes de Pierre Vidal-Naquet et de Stéphane Hessel, La Croix, le 16, par une critique de Laurent Lemire intitulée "La Résistance selon Barbie", et L’Humanité, le 17, par le biais d’une interview de Robert Chambeiron. Pour le reste, les rares papiers sont mitigés. Quant à interviewer les Aubrac, beaucoup le font, mais peu publient rapidement le résultat. Seul sont diligents, dans ce domaine, le Monde (3 avril) et le Figaro-Magazine (12 avril).

Le 18 avril, un journaliste très écouté me dit : "Contrairement à celui de Bartosek, le livre de Chauvy ne mérite pas une réfutation." Muets sur le fond de l’affaire, les journaux sont plus prolixes sur l’attitude du libraire parisien Grossman, qui a décidé de sanctionner Albin Michel, éditeur de Chauvy, en n’exposant plus ses ouvrages. Cette attitude, pour peu qu’elle soit mal présentée, prête à un reproche de censure, ce qui explique sans doute qu’elle intéresse certains journaux.

Une réaction s’esquisse enfin en mai. Le 8, quelques heures avant mon papier du Monde intitulé "Quelle affaire Aubrac ?", Libération publie enfin une pleine page de son rédacteur en chef, qui trouve le dossier de Chauvy bien mince pour une accusation bien grave. Le même jour, Le Point et L’Express prennent position contre Chauvy. Le 23, Le Monde récidive avec deux pages mordantes de Gilles Perrault.

Restent les grands médias radiophoniques et télévisés, à peu près silencieux, y compris France-Culture. Et pendant ce temps, les ventes du livre de Chauvy bondissent. De l’argent est ainsi volé au peuple parce que ses conseillers font peu ou mal leur travail. Les associations de consommateurs devraient se porter partie civile !

J’ai mal et honte pour mon pays. Cependant, avec un peu d’introspection, je me rends compte que ma réaction instantanée à l’entreprise chauvyenne n’est pas due à mes seuls mérites, mais aussi et pour une bonne part à une série de circonstances. Je connais les Aubrac depuis dix ans, non point au départ pour des raisons liées à leur passé, mais par voisinage géographique. Je ne les vois pas souvent, assez cependant pour avoir sur eux mille souvenirs, dans divers domaines. Je sais ce dont ils sont et ce dont ils ne sont pas capables, suffisamment pour trouver d’emblée impossible le comportement que Chauvy leur prête. Ils ont lu tous mes livres et savent que je suis un historien ouvert à la critique, à qui on peut tout confier en étant sûr que ce ne sera pas déformé. Enfin, et peut-être surtout, je suis un professeur de lycée, qui a fait venir deux fois les Aubrac dans son établissement, le couple d’abord, en 1988, pour parler du livre de Lucie, puis tout récemement, le 23 janvier 1997, le seul Raymond, à l’occasion de la sortie de ses mémoires. Ayant mobilisé, hors du temps scolaire, la première fois deux cents élèves, la deuxième trois cents, ayant axé une partie du travail de la présente année en histoire, dans certaines classes, sur le livre de Raymond, sans dissimuler aux élèves le moindre aspect du sujet et surtout pas les campagnes de presse contre notre invité, je me suis trouvé immédiatement sur le pont, tenu d’éclairer des centaines de jeunes dès que l’un d’eux eut mis sur mon bureau, le 26 février, le premier article de Chauvy. Déjà, lors du questionnement sur les années cinquante surgi en octobre 1996 avec le livre de Bartosek, le fait d’être en train de préparer la conférence de janvier m’avait mis aux premières loges pour recueillir les informations de Raymond : pour apprendre par exemple que l’historien franco-tchèque lui avait soumis tous les documents d’archives utilisés contre lui... sauf un. Bref, j’avais de l’entraînement, et ne dois pas trop en vouloir à ceux que l’événement a trouvés à court de souffle.

Et puis, j’ai derrière moi une production historique déjà importante, au moins quantitativement, mais encore bien peu connue et vendue. Je n’ai donc rien à perdre, en affrontant des vents contraires dont j’ai bon espoir qu’ils se retournent assez vite.

A condition de faire ce qu’il faut. L’indécente corrida de ce printemps est due bien sûr au fait qu’on a trop laissé les Aubrac, pendant 15 ans, tout seuls en première ligne. C’était peut-être de bonne tactique, tant que cela marchait et que les gesticulations de Vergès soulevaient un sentiment dominant d’hilarité. Mais il aurait fallu se tenir prêt à la contre-attaque, dans l’éventualité où l’avocat trouverait un relais plus crédible que lui-même, ce qui a fini par se produire avec Chauvy. Il aurait fallu, surtout, que fût entendu l’appel constant du couple Aubrac, au moins depuis l’apparition du "testament", à des recherches historiques sur son aventure de 1943. Il ne s’agit pas ici d’accuser qui que ce soit, mais de réfléchir collectivement. Nos deux résistants se sont prêtés avec autant de franchise que de dévouement aux questions de dizaines d’étudiants et de thésards -sans parler des enseignants et des élèves du secondaire, qui se chiffrent par dizaines de milliers. Ils ont ainsi apporté une contribution considérable à l’histoire de la Résistance, par leurs propres récits et surtout par la stimulation des recherches locales. Mais ils n’ont absolument pas été payés de retour. Le peu de recherche de documents sur leur affaire qui n’ait pas été le fait de leurs ennemis a été effectué par eux-mêmes, ainsi lorsqu’à l’occasion d’un passage à Lyon ils ont recueilli les procès-verbaux d’inhumation des victimes allemandes du 21 octobre. Et bien entendu, Vergès et Chauvy se prévalent de cette absence de travaux universitaires confirmant les livres des intéressés pour mettre ceux-ci en doute, en insinuant que si les chercheurs ne se sont pas frottés à cette "légende", c’est que le moindre coup de projecteur la ferait tomber en poussière.

La pierre philosophale

Loin de moi l’idée que les Aubrac sont des héros ou que leur histoire est faite d’un or que les calomniateurs tenteraient de changer en un plomb vil. Raymond lui-même, à qui mes élèves demandaient s’il se considérait comme un héros, a répondu par la négative, en leur conseillant de garder cette appellation pour ceux qui avaient laissé leur vie dans le combat. L’héroïsme lui paraît incompatible avec le retour à la vie quotidienne et on ne peut que lui donner raison, même si on considère qu’il a donné à la sienne une allure peu banale en continuant à se battre sans tapage pour des causes difficiles.

Si cette histoire me fait penser à la pierre philosophale que cherchaient nos alchimistes, c’est dans une acception péjorative. Il y a comme une pierre diabolique, qui à partir d’un faisceau de choses insignifiantes ou peu graves ouvre soudain, aux yeux d’un large public, la possibilité d’une trahison en bonne et due forme. Prenez une dose de trous de mémoire, un zeste d’impératifs éditoriaux, un peu de pudeur sur des coups d’audace ou de colère, un doigt de compagnonnage communiste, et vous transformerez une évasion magnifique en une mise en liberté peu claire. A condition d’avoir la bonne marmite : celle d’une époque trouble, avec des médias fermés au grand nombre et divisés en chapelles rivales, dont aucune ne veut se compromettre pour les victimes d’injustices, si elles ne sont pas portées par un lobby. Et la solitude dans laquelle on a laissé les Aubrac prouve au moins qu’il n’y a actuellement plus de "lobby résistant" efficace.

Il est donc temps de le remplacer par la rébellion du citoyen de base et du patriote moyen, qui ne doivent plus s’en remettre aux savants. En définitive, c’est aux Français de savoir ce qu’ils veulent. L’époque est peu morale, c’est un fait. Est-ce une raison pour réviser le passé en y projetant au hasard les moeurs d’un Bernard Tapie achetant les matches de football, du député-maire socialiste lui fournissant un faux alibi, de la police judiciaire se volant à elle-même des documents dans l’affaire Elf, de gaullistes autoproclamés disant tout le temps d’une campagne électorale que les malversations du Crédit lyonnais viennent de son statut d’entreprise nationale, donné par de Gaulle à la Libération, alors qu’elles datent des années 1990 ?

Beaucoup trichent aujourd’hui, alors il est de l’intérêt de beaucoup que les Aubrac, ces battants surgis d’une autre époque sur une affiche omniprésente, soient eux-mêmes des tricheurs. Ces libérateurs du territoire, soumis depuis quinze ans à un flot montant de rumeurs, ont l’immense tort d’avoir accepté que des vedettes à la mode les incarnent dans un film "grand public". N’ont-ils pas voulu imposer leur vérité ? Du coup, ledit public, ignorant qui a tiré le premier, se précipite sur le croustillant libelle d’un journaliste lyonnais jusque là sérieux. Et les intellectuels, dont il est de bon ton de dire qu’ils ont "démissionné" depuis quelques années, semblent s’ingénier à justifier le reproche. Certains vont jusqu’à écrire que les Aubrac veulent donner des leçons d’amour conjugal... alors précisément que Lucie critique la motivation purement sentimentale que le film lui prête, et rappelle en toute occasion qu’elle a fait évader d’autres hommes que le sien. Sans doute ceux qui se sentent agressés par la réussite affective des Aubrac n’ont-ils pas une haute opinion de la leur. Verrons-nous demain quelque marâtre dire qu’elle en a assez que Lucie lui donne des leçons de maternité ?

L’impossible neutralité

Si le mois de mai a été celui de la contre-offensive, le début de juin a vu au contraire les actions de Chauvy remonter, prouvant l’enracinement de la calomnie. On a même vu Le Monde, par la voix de son médiateur Thomas Ferenczi, faire une plate autocritique pour avoir donné trop de place à l’accusation... c’est-à-dire aux adversaires de Chauvy !

Au terme d’une longue analyse où Chauvy reçoit alternativement des coups de griffe et d’encensoir, Jean-Pierre Azéma, présenté comme un spécialiste incontesté des "années noires" par une revue qui aime jouer les arbitres en la matière, écrit :

Rien n’exclut évidemment une succession de hasards très favorables sortant de l’ordinaire et dont l’histoire de la Résistance n’est pas totalement exempte. Mais on serait plutôt enclin à penser qu’il existe un certain nombre de zones d’ombre, que, pour des raisons qui lui sont propres, Raymond Aubrac entend ne pas dissiper.

Ces propos à la fois timorés et téméraires rangent l’auteur et la revue, malgré qu’ils en aient, dans le camp de Vergès et de Chauvy. Peu importent en effet, à ces deux prophètes, les coups de griffe. Leur unique objectif est de semer le trouble et la dernière phrase montre qu’ils y ont réussi. Azéma n’a aucun document, aucun élément, mais il est "enclin à penser". Sur ce qui fait pencher la balance, on ne saura rien : quelle zone d’ombre !

Les esprits soucieux de clarté peuvent bien trouver cette histoire surprenante, extraordinaire, invraisemblable même, ils sont obligés de prendre acte qu’elle résiste aux assauts les plus brutaux, que des fouilleurs de poubelles disposant de temps et de moyens n’ont réussi à en contester que d’insignifiants détails et de conclure que ni la droiture des époux Aubrac, ni l’exactitude de leur témoignage sur les grandes lignes de leur mémorable année 1943, ne sont suspects.

L’engouement pour le livre de Chauvy a un côté positif : on y retrouve l’éternelle fronde du peuple français qui aime qu’on lui démolisse les idoles un peu trop officielles. Mais ici il y a maldonne : c’est le pamphlet qui est tissé de mensonges. Et, alors qu’on a l’impression de réagir sainement au matraquage d’un film, on obéit platement à des tireurs de ficelles. Aussi est-il juste d’appeler à la vigilance au moyen d’une chanson d’un contemporain des Aubrac, Georges Brassens, certes moins engagé qu’eux dans le conflit mondial. Ces vers visant les commémorations résistantes de l’après-guerre, que Lucie et Raymond fréquentaient peu, peuvent être légitimement retournés aujourd’hui en leur faveur, avec l’espoir de détacher quelques brebis du troupeau des "braves gens" qui hurlent avec les loups :

Je suis d’la mauvaise herbe Braves gens braves gens C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe La mort faucha les autres Braves gens braves gens Ell’ me fit grâce à moi c’est immoral et c’est comme ça

Et je m’demande pourquoi bon Dieu Ca vous dérange que j’vive un peu

Si on ne sait guère, et heureusement, définir le héros, la médiocrité, elle, on connaît. C’est elle qui, sur le tard, rattrape les Aubrac et les mord aux basques.

conclusion

le 2 septembre 2004



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